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W1985503023
La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon
Estrella de la Torre
2013
10.5209/rev_thel.2013.v28.40221
fr
cc-by
Sciences humaines et sociales
Thélème/Thélème/Revista de filología francesa
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# La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon Estrella DE LA TORRE Universidad de Cádiz estrella.delatorre@uca.es Recibido: 11/10/2012 Aceptado: 11/01/2013 ## Résumé Rodenbach et Hannon, qui avaient fréquenté la côte belge depuis leur enfance, arrivent à résumer leurs souvenirs dans des recueils poétiques d'une grande beauté. Nous ne pouvons pas affirmer que leurs goûts artistiques et littéraires soient absolument comparables, mais ils manifestent le même attachment à la figure féminine. Idéalisée chez Rodenbach, avec une propension à une certaine misogynie chez Hannon, tous les deux s'obstinent à l'identifier, à l'aide de différentes figures poétiques, avec le paysage maritime, berceau de leurs amours de jeunesse ou de leurs premières expériences sexuelles. **Mots clés:** Mer du Nord, femme, poésie, Georges Rodenbach, Théodore Hannon. # El mar, lugar de representación de la mujer en la obra de Georges Rodenbach et Théodore Hannon ## Resumen Rodenbach y Hannon, que habían frecuentado la costa belga desde su niñez, consiguen resumir sus recuerdos juveniles en unos poemas de gran belleza. No se puede afirmar que haya habido paralelismo en los gustos artísticos y literarios de uno y otro, pero ambos manifiestan la misma atracción por la figura femenina. Idealizada por Rodenbach, propensión a una cierta misoginia por parte de Hannon, ambos se obstinan en identificarla, a través de diferentes figuras poéticas, con el entorno marítimo que vio nacer sus amores juveniles o sus primeras experiencias sexuales. **Palabras clave:** Mar del Norte, mujer, poesía, Georges Rodenbach, Théodore Hannon. # The sea, a site for the representation of women in the work of Georges Rodenbach and Théodore Hannon ## Abstract Rodenbach and Hannon, who used to visit the coast of Belgium since their childhood, are the authors of poems of great beauty encapsulating their juvenile memories. While it cannot be asserted that their artistic and literary tastes run parallel, both are powerfully drawn to the female figure. Rodenbach tends towards idealization, and Hannon towards a certain misogyny; but both authors repeatedly identify her, through various poetic devices, with the maritime environment that witnessed their budding love affairs and sexual awakening. **Keywords:** North Sea, woman, poetry, Georges Rodenbach, Théodore Hannon.
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**Referencia normalizada** Torre, E. de la (2013). "La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon". *Thélème*, Vol. 28, 277-291. Comme l'affirme Marie Blain-Pinel, la mer constitue pour les poètes un ensemble présymbolique « qu'il revient à chacun d'investir pour lui donner sens, soit en se laissant guider par les stéréotypes d'usage, soit en élaborant une réflexion person- nelle au fil d'un mouvement de redécouverte de l'élément » (Blain-Pinel, 2003 : 12). La référence à la mer s'approvisionne par un rapport direct à l'imaginaire des artistes qui leur permet d'exploiter librement le potentiel suggestif qu'elle et tout ce qui l'accompagne et l'entoure (la profondeur, la couleur, ses changements d'état..., les plages) leur inspirent. Comme l'argumente le professeur et linguiste Michel Le Guern, la mer se rattache également à « l'ensemble des données qui constituent l'expérience commune de l'humanité, expérience quotidienne de chacun » (Le Guern, 1973 : 459). Georges Rodenbach, avec *La Mer élégante* et Théodore Hannon, avec *Au clair de la dune*, nous ont transmis la même interprétation de la mer du Nord à travers leurs poèmes. Elle ne sera pas pour eux seulement le point d'accueil des gens de la bonne société fin de siècle pendant la saison estivale, mais aussi et surtout le berceau de leurs amours, l'endroit où la femme se métamorphose et entre en symbiose avec cette mer changeante qui, comme elle, sera capable d'attraper ses amoureux pour leur donner la mort après les avoir possédés. La femme comme la mer sont l'objet de leurs regards, mais celle-ci sera un décor où la femme deviendra le sujet privilégié de leur inspiration. Rodenbach et Hannon avaient été attirés par la mer du Nord dès leur jeunesse. Comme la plupart des familles bourgeoises belges, ils allaient passer leurs vacances d'été à Ostende et, entourés d'une société « élégante », ils y trouvaient l'inspiration pour leurs travaux artistiques. Il n'y avait que quatre ans de différence entre eux, mais une différence abyssale séparait leur caractère et leur manière de percevoir ces périodes de vacances. Pour Hannon, Ostende et ses habitants saisonniers des années quatre-vingt étaient une source d'inspiration pour composer ses tableaux de jeunesse, comme Iwan Gilkin nous l'évoque dans ses *Mémoires inachevés* : Quand il m'invitait à l'accompagner dans ses expéditions à la recherche d'un paysage à peindre, je me gardais bien de refuser. Théo, la boite au dos, parcourait à grandes enjambées la digue ou la plage, escaladait les dunes ; toujours à la recherche de son point de vue, s'arrêtant un moment, se faisant de la main gauche une visière, de la droite découpant dans l'espace des carrés imaginaires qui représentaient d'avance le cadre du futur tableau (Gilkin, 2000 : 270). Pour Rodenbach, Ostende et ses plages lui donnèrent l'occasion de fonder une petite revue. Accompagné de son ami Émile Verhaeren, ils décidèrent de créer un journal pour divertir la population croissante des touristes. C'est ainsi que pendant les deux étés de 1882 et 1883, tous deux, alors jeunes avocats, qui s'étaient déjà
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initiés au monde de la littérature, remplirent presqu'à eux seuls les colonnes de la revue *La Plage*. La majorité des poètes de *La Jeune Belgique* qui devaient soutenir ce projet y prirent une part occasionnelle, à commencer par Max Waller. *L'Art Moderne* ne manqua pas l'occasion pour lui consacrer sa « Petite Chronique » du numéro 30 du 3 juillet 1882, ajoutant une succincte critique à *La Mer élégante* de Rodenbach : > Un nouveau journal vient de paraître. Titre : *La Plage*, journal mondaïn. Ses parrains sont MM. Georges Rodenbach et Émile Verhaeren, deux jeunes littérateurs de mérite, qui se chargeront de donner au nouveau-né une bonne éducation et de le présenter avantageusement dans le monde. On connait, du premier, les *Tristesses* et la *Mer élégante*, un joli recueil de vers dans lequel l'auteur a mis quelque chose de son amour pour les grands horizons, la ligne austère des dunes, les séductions de la jetée. Nul doute [sic]que *La Plage*, avec cette collaboration, ne soit intéressante et bien écrite. Trois numéros ont paru. Hebdomadaire, le journal est destiné à devenir prochainement quotidien. Nous lui souhaitons vie et succès (L'Art Moderne, 1882, n° 30. p. 239). On y retrouvera sa signature et celle d'Iwan Gilkin au bas de nouvelles légères, divers billets aux noms d'Henry Maubel, de Théo Hannon et d'Albert Giraud, ainsi que des poèmes composés par le peintre Georges Khnopff. Faute d'une équipe permanente, Rodenbach et Verhaeren se servaient d'une panoplie de pseudonymes quand ils n'inventaient pas des correspondants inexistants. *La Plage* comptait parmi ses collaborateurs plusieurs écrivains qui avaient déjà participé à *La Mer*, une publication du même genre, lancée l'année précédente. La filiation entre les deux revues apparaît dès l'article inaugural du 2 juillet 1882 dans lequel Rodenbach définit clairement le ton et le contenu des douze pages du nouveau journal. Outre la publicité et la liste des étrangers en villégiature à Ostende, Blankenberghe, Heyst, La Zoute ou La Panne, les vacanciers pouvaient s'aventurer en toute confiance dans ces colonnes et parcourir les différents billets les informant de tous les spectacles jusqu'au bal le plus discret, de chacune des courses de l'été, et surtout des commérages qui n'arrêtaient pas de circuler dans cette petite élite de bourgeois. Un an avant l'apparition de *La Plage*, Alphonse Lemerre, éditeur parisien, publiait un recueil de trente-cinq poèmes de Georges Rodenbach, *La mer élégante*, il n'avait que vingt-cinq ans ; Théodore Hannon, ancien collaborateur de *La Plage*, vingt-huit ans plus tard, en 1909, publiait à Paris, chez Dorbon aîné, les quarante poèmes de son recueil *Au Clair de la dune*. En réalité, Hannon ne composa pas un recueil où tous les poèmes étaient inédits, il y récupéra quelques-uns qui avaient appartenu à d'autres œuvres. « La Mer enrhumée », « Jaloux » et « Citrons » sortaient de *Rimes de joie* ; « L'Éventail » de *Les Vingt-quatre coups de sonnet*, et « Fruits de mer » n'était que la transcription presque exacte de la « Marchande de marée » de *Au pays de Manneken-Pis*. Malheureusement pour Théodore Hannon, la reconnaissance internationale de son cadet et l'oubli et le discrédit où il était tombé après ses *Rimes de joie* et sa rentrée dans le monde de la revue musicale, jouèrent contre lui. Pour la critique moderne *Au clair de la dune* ne renferme aucun intérêt car il n'est qu'une répétion de ce que Rodenbach avait déjà fait. Pour Christian Berg : « Il se borne à ressasser
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un thème déjà bien traité par Georges Rodenbach dans *La mer élégante* » (Berg, 1988 : 320) ; et pour Paul Delsemme il constitue un: « joli sujet, mais pas neuf, traité en vers par Georges Rodenbach » (Delsemme, 1999 : 193). Et pourtant, *La Mer élégante*, considérée comme le modèle, n'a jamais fait partie des chefs-d'œuvre de son auteur. Attaqué par la critique contemporaine, l'auteur lui-même allait la renier. Quand il était en train de rédiger ses vers, Rodenbach adresse une lettre à son ami Potvin, où il banalise son recueil, il n'y voit que la description de « ce côté tout nouveau et tout moderne des Villes de Mer : la vie mondaine avec ses concerts et ses bals, avec ses marivaudages dans les dunes et les villas » ; même si plus tard, dans une autre lettre qu'il écrit sur le même sujet à Jules Eyerman (datée du 8 décembre 1880), il s'assigne une tâche plus élevée, il reconnaît ses premiers mots pour y voir quelque chose de plus sérieux: > Je me préoccupe encore de poésie, et je vous annonce même que je publierai peut-être l'été prochain un nouveau volume intitulé *La Mer élégante*. C'est la peinture de la vie mondaine de concerts et de bals qu'on mène au bord de la mer. Quelque chose comme du Van Beers ou du Stevens. C'est là en poésie un genre nouveau, car jusqu'ici les poètes n'ont vu près des flots que les matelots et les barques de pêche. Dans ce cadre nouveau, j'ai placé l'homme éternel: l'homme qui doute et qui croit, l'homme qui rêve et qui aime. J'ai fait cela d'un trait au retour d'une villégiature à Blankenberghe (Bodson-Thomas, 1942 : 29-30). Le succès de *La Mer élégante* fut inférieur à celui de son antérieur recueil *Tristesses*. Les rares publications qui s'intéressaient à la littérature, comme *Le Journal des Gens de Lettres Belges, La Revue de Belgique, Le Journal du dimanche* (supplément hebdomadaire du quotidien bruxellois *L'Europe*) reproduisaient quelques poèmes du livre en les accompagnant d'un commentaire élogieux. Dans *Le Journal du dimanche*, Camille Lemonnier qui signait « Un Liseur », fait un vif éloge de l'œuvre de Rodenbach dans le numéro du 24 juillet 1881. Il déclare : « *La Mer élégante* est une des plus fortes jouissances littéraires qu'il m'a été donné de goûter depuis longtemps ». Il range son auteur parmi « les bons artistes de n'importe quel pays ». Il le trouve même supérieur à François Coppée « par le choix et l'éclat des images, la couleur du sentiment, l'abondance de l'idée, la sûreté et la finesse de la touche... » (Maes, 1952 : 82). La critique d'une petite revue namuroise *Plume et crayon* que signait Auguste (Auguste Mestdagh) ne confirma pas le jugement de Camille Lemonnier, bien au contraire (Maes, 1952 : 82-83). Son article plutôt malveillant lui valut deux lettres indignées de Rodenbach, publiées dans *Plume et Crayon* des 20 août, 5 et 20 septembre 1881. *L'Art moderne*, dirigée par Edmond Picard, parle « d'observation superficielle et parfois fausse, comparaisons forcées, mots arrivant à la fin des vers par besoin de rimer mais non par raisons » (*L'Art Moderne*, n°21, 24 juillet 1881, pp : 164-165), mais Max Waller insiste sur l'évocation « couleur de pastel... de la vie ensoleillée des plages à la mode » (Gilsoul, 1936 : 127) qu'il voudrait voir illustrer par Watteau ou par Boucher. Anny Bodson-Thomas considère ce recueil comme un accident dans l'œuvre poétique de Rodenbach, pour conclure que « *La Mer élégante* est plutôt symptomatique de
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l'incapacité de comprendre la nature chez le poète dont l'attention se dirigera par la suite exclusivement vers les villes » (Bodson-Thomas, 1942 : 30). Mais, malgré cet accueil peu édifiant et bariolé, Georges Rodenbach s'était proposé de bâtir une œuvre sur une esthétique bien conçue, que la citation de Balzac qui constitue l'épigraphe de son recueil, confirme: « L'oisif mène la vie élégante ; l'artiste la crée parce qu'il la sent » (Rodenbach, 1881 : 2). Trois ans après, l'écrivain se réitère dans ses déclarations à travers le fragment de Goncourt qui ouvre son *Hiver mondain* recueil dont les propos diffèrent très peu de ceux de *La Mer élégante* : > Le Réalisme n'a pas l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant ; il est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de l'écriture artiste ce qui est joli, ce qui est élevé, ce qui est bon, et encore pour donner les aspects, et les profils des êtres raffinés et des choses riches (Rodenbach, 1884 : 8). Le jeune écrivain s'impose la tâche de recréer, sous une forme réaliste mais aus- si intimiste, des décors mondains qui renferment la représentation d'histoires per- sonnelles dont il s'avère être le protagoniste. Sans laisser de côté l'écriture artiste et le réalisme des descriptions, il y déploie le rêve par-dessus le réel. Rodenbach, qui allait devenir avec le temps l'auteur des villes, d'une ville en particulier, Bruges, mais d'une Bruges réinventée, éloignée de la modernité qui s'imposait à elle malgré elle, une Bruges décrite à partir du regard des hommes envoutés par l'amour, se montre déjà un être double à vingt-six ans, en récupérant les plages belges à la mode. D'une part, il se complait à décrire la réalité de ces plages qui s'ouvraient à une population avide d'amusements, de faire la démonstra- tion de sa supériorité face aux habitants habituels. Mais d'une autre, il cesse d'être frivole pour nous montrer le poète intimiste qui intériorise sa perception de la plage et de la mer en fonction de ses expériences amoureuses. Une femme ou plusieurs, mais un seul sentiment qui s'impose à lui pour transpercer une réalité qui se trans- forme en fonction de la femme aimée et de la fin heureuse ou malheureuse de l'expérience vécue. Pour Théodore Hannon la femme n'a été que rarement un sujet idéalisé, pour le poète-peintre elle restait un objet de désir sexuel, un bel objet à regarder et utiliser. À travers les poèmes de *Au clair de la dune*, le poète se complait à l'utilisation de scènes maritimes ou de décors mondains de la plage d'Ostende pour y poser ses regards lascifs à la recherche de belles femmes surprises dans des moments où se montrent tous leurs charmes physiques. La charge érotique du recueil Théodore Hannon nous l'annonce déjà dans le titre. Il récupère, en substituant la « lune » par la « dune », celle d'une vieille chanson populaire française anonyme du XVIIIe siècle, attribuée parfois au musicien Jean- Baptiste Lully. Apparemment innocents les mots de la version originale renferment des clés qui l'identifient comme une chanson chargée de propos érotiques : Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Prête-moi ta plume
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Pour écrire un mot. Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu ; Ouvre-moi ta porte, Pour l'amour de Dieu. Au clair de la lune, Pierrot répondit : « Je n'ai pas de plume, Je suis dans mon lit. Va chez la voisine, Je crois qu'elle y est, Car dans sa cuisine On bat le briquet. » Au clair de la lune, L'aimable Lubin; Frappe chez la brune, Elle répond soudain : – Qui frappe de la sorte ? Il dit à son tour : – Ouvrez votre porte, Pour le Dieu d'Amour. Au clair de la lune, On n'y voit qu'un peu. On chercha la plume, On chercha le feu. En cherchant d'la sorte, Je n'sais c'qu'on trouva ; Mais je sais qu'elle porte Sur eux se ferma. Si des termes comme « Lubin » (moine dépravé) et le « dieu d'Amour » induisent des sous-entendus sexuels, des métaphores comme « rallumer le feu » (l'ardeur) lorsque « la chandelle est morte » (le pénis au repos), en allant voir la voisine qui « bat le briquet » (désigne l'acte sexuel), peuvent être interprétées de façon lubrique. La Mer élégante détaille en réalité le rapport jour à jour de l'évolution d'une belle histoire d'amour dont le protagoniste est le poète. Rodenbach introduit son recueil par un « Prologue » où, à la manière d'un article de journal, il nous décrit les raisons qui poussent les gens de la bonne société à quitter leur ville pour aller vers la mer, une mer au sein de laquelle tout change grâce à ses nouveaux habitants, mais le beau paysage donne libre cours à l'amour, amour qui s'impose dans les cœurs des filles : Mais voici qu'un beau jour toutes ces jeunes filles Jasant sous l'éventail, sans souci, sans désir, Sentiront que leur cœur caché sous leurs mantilles A besoin de tendresse autant que de plaisir (Rodenbach, 1881 : 5).
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Le jeune poète ne sera au début qu’un spectateur attentif, il se complaira à voir passer les belles femmes qui peuplent les plages, mais, si au début il ne les considère que comme des femmes « mièvres », ses sens s’ouvrent à la réalité du désir : Je voudrais que mon cœur vibrant de poésie Fût grand comme un sérail pour toutes les aimer Et qu’il pût à son gré comme un prince d’Asie Dans un harem d’amour toutes les enfermer (Rodenbach, 1881 : 12) Attiré par toutes les jeunes filles de vingt ans qui se promènent le long de la plage et de la digue, il est conscient que son idéal féminin n’est qu’un rêve impossible à réaliser : « Où donc es-tu, mon idéal ? / Où donc es-tu, femme rêvée ? » (Rodenbach, 1881 : 15). La rencontre ne tardera pas à se produire. Il approche d’une jeune inconnue : « Charmante enfant aux cheveux bruns » (Rodenbach, 1881 : 16), avec l’excuse de lui demander si elle aime les fleurs et les sonnets la réponse est immédiate : « “Faites-en un pour moi”, dit-elle » (Rodenbach, 1881 : 16). Dans le sonnet qui suit cette première « Rencontre », le poète nous fait son beau « Portrait », et même s’il la trouve encore « insouciante » : « Elle est insouciante encore comme un enfant » (Rodenbach, 1881 : 17), elle l’aime malgré tout, même s’il n’est pas encore sûr d’être correspondu : Oh ! si la chère enfant pouvait voir mon émoi Et combien en amour les hommes sont vulgaires Elle m’aimerait mieux et n’aimerait que moi (Rodenbach, 1881 : 17). Sa belle histoire continue et, dans l' « Aveu », il nous transcrit le grand moment où il lui avoue son amour. En se comparant à deux grands amoureux de la littérature, Roméo et Faust, comme eux, il croit avoir rencontré sa « himère » et son « rêve », comme eux : « un soir [...], devant la mer sans voiles/ [...] / J'ai trouvé l'idéale enfant que je rêvais » (Rodenbach, 1881 : 37). Mais la fin du poème laisse entrevoir un certain pessimisme, sans le vouloir, il prévoit la fin de cet amour qui vient de se montrer à lui, même si en attendant il se voit marié : « Et sans prévoir qu'un jour il pourrait se briser, /J'ai caressé ce rêve où je l'aurais pour femme/ Le front couvert d'un voile aussi blanc que son âme ! » (Rodenbach, 1881 : 37). Dans le sonnet qui suit, « L'Oubli », le jeune amoureux est conscient que cet amour, comme tous ceux qui naissent en été au bord des plages, ne va pas perdurer : « C'est en vain qu'on s'épuise en regrets superflus ! / Ces amours sont pour nous comme ces coquillages / ternis quand l'air marin ne les avive pas !... » (Rodenbach, 1881 : 39). Mais le poète se « Révolte contre l'oubli », même s'il s'avoue un amoureux volage, incapable d'admettre que l'amour puisse s'oublier, il s'attache à la possibilité d'amours perdurables : « Que l'amour peut durer et que l'homme peut boire / Toujours au même verre, et des siècles entiers !... » (Rodenbach, 1881 : 42). Dans « Lied », le poète consacre une petite chanson à sa conviction que la réalité de l'amour n'existe que dans les rêves, c'est dans ces moments que l'inconscient de l'amoureux atteint le
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bonheur absolu : « Aussi pour la revoir sans trêve / Et pour attiser notre amour, / Puisqu’en dormant toujours j’en rêve, / Je voudrais dormir tout le jour » (Rodenbach, 1881 : 65). Rodenbach profite de la description d'une après-midi passée « Dans les dunes », échappant à la chaleur, pour nous transcrire une expérience vécue avec sa bien-aimée. Expérience poétique car toute l'histoire s'appuie sur les vers d'amour d'autres poètes (Brizeux, Dante et Pétrarque) qui, comme lui, furent inspirés par des femmes qu'ils adoraient en les idéalisant. Conscient de son infériorité, il se recon-nait un seul parallélisme avec eux, être amoureux : O toi que j'aime tant ! Que ne puis-je à mon tour Te chanter d'un cœur ferme et d'une voix ardente Comme a chanté Pétrarque et comme a chanté Dante, Puisque, sans leur génie, au moins j'ai leur amour !... (Rodenbach, 1881 : 69). Au fur et à mesure que Rodenbach avance dans le recueil et dans la transcription de son histoire sentimentale, son pessimisme face à l'évolution de son amour com-mence à se faire sentir « Fatigué de ce monde élégant et frivole », un soir, le poète se met devant la mer pour inventer une « Fantaisie céleste », où il imagine d'autres mondes peuplés comme le nôtre, où il se voit changé par le phénomène de la mé-tempsychose en un être bon, doux, indulgent, soumis. Comparant le ciel à un océan peuplé d'étoiles semblables à de blanches voiles, son rêve finit dans l'exaltation de pouvoir récupérer la femme « que j'aimais et qui m'aimait jadis », et vivre éternel-lement avec elle : « Ce serait tout mon ciel et tout mon paradis ! » (Rodenbach, 1881 : 108). Son histoire d'amour finira avec l'été, Rodenbach se sert d'un « Épilogue » pour la clôturer ainsi que le recueil. Ce dernier poème sera affecté par la nostalgie et le spleen. À travers chaque vers le poète mettra en rapport la fin de la saison et celle de leur amour, mais tandis que l'été revient toujours, l'amour « est mort sans qu'il puisse renaître » : Seul notre amour est mort sans qu'il puisse renaître ; Le roman est perdu, sans qu'il soit achevé ; Pourtant j'avais donné le meilleur de mon être Pour qu'il fût aussi beau que je l'avais rêvé (Rodenbach, 1881 : 111). Le dernier quatrain du poème résume les intentions du jeune poète au moment de concevoir son recueil, définitivement non satisfaites : J'ai tissé chaque vers comme une bandelette Pour te garder intact et pour t'éterniser ; Pauvre amour ! Dors en paix dans ta blanche toilette ; Reçois mes derniers pleurs et mon dernier baiser ! (Rodenbach, 1881 : 112).
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La belle esquisse d'une histoire d'amour que Rodenbach dessine dans un ouvrage qui se présentait comme apparemment frivole, se complète par une série de poèmes où le jeune écrivain qui s'initiait au monde littéraire va déjà introduire ce qui allait illustrer son esthétique. Toute sa poésie et sa prose vont se caractériser par le procédé impressionniste appliqué à la littérature, impressionnisme circonscrit dans une atmosphère de spiritualisme et de symbole. Dans *la Mer élégante* le poète n'a jamais oublié les espaces, les personnages, les objets qui furent témoins de son histoire sentimentale. Les descriptions abondent, mais il s'agit de descriptions faites toujours à travers le regard d'un artiste obsédé par l'amour. Les identifications entre ce sentiment, la femme, les objets et les perceptions sensorielles sont constantes. Les amours perdus et les parfums se rapprochent et se font poème chez Rodenbach. Il les aime pour s' « alanguir les sens et pour rêver/ à des amours douces ou fortes ». Il arrive à rapprocher les différentes odeurs de chaque étape de l'amour: avant l'amour, l'ambre et la verveine; pour l'extase des baisers, les vagues parfums; pour l'amour déjà fini, le musc ou la rose. Il avoue son dernier souhait avant de mourir, conférant ainsi aux parfums le pouvoir de l'immortalité: sentir toutes les odeurs capables de plonger son esprit dans les rêves plus que le vin ou la musique : Près d'agoniser sur ma couche Qu'on m'offre des flacons d'odeur et qu'à mon grès L'un après l'autre on les débouche. Car je pourrai —grisant mon esprit expirant Par ces senteurs douces ou fortes— Rêver d'éternité future en respirant L'âme immortelle des fleurs mortes !... (Rodenbach, 1881 : 29). Le clavier d'un piano écouté pendant un concert lui suggère le parallélisme entre l'effet produit sur ce clavier quand il est touché par les doigts d'une pianiste et celui produit dans l'âme de l'homme amoureux quand elle est touchée par la bien-aimée : Or ce clavier sonore est pareil à notre âme : Comme lui blanche et noire, elle a toute la gamme Des chantantes vertus et des vices grondants ; Il lui suffit aussi pour qu'elle vibre et pleure Et donne tout l'amour qu'elle cache au-dedans, Il suffit que la main d'une femme l'affleure ! (Rodenbach, 1881 : 34). Dans « Valses rêvées » Rodenbach, qui n'a jamais quitté les lieux élégants, décors de son amour, se sent inspiré par le bal à la mode, les valses. Après s'être questionné sur les propos cachés dans l'âme de leurs compositeurs au moment de les écrire, il conclut qu'elles furent construites : « Pour qu'en les entendant le soir au bord des flots/ les vierges de seize ans qu'on n'a pas fiancées/ Comprennent tout à coup que leur rêve est éclos » (Rodenbach, 1881 : 44).
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Les quatrains du poème « Les Régates » nous décrivent pas à pas l’ambiance d’un après-midi où des jeunes canotiers se divertissent en amusant les spectateurs et surtout les spectatrices. Scènes réalistes qui arrivent à nous transporter dans les ambiances élégantes des plages, mais d’où l’amour ne pouvait pas rester absent : « Allons ! canotiers ! vivent les ivresses ! / [...] / Vous irez ce soir avec vos maîtres-ses / Vainqueurs et vaincus, —remplir les hôtels» (Rodenbach, 1881 : 47). En se souvenant de la fameuse Carte de Tendre, Rodenbach revendique la fin heureuse d’une heureuse journée : « Vous naviguerez gaîment jusqu’au jour / Sur le fleuve Joie au Pays du Tendre /Où vous choisirez pour barreur l’Amour ! » (Rodenbach, 1881 : 48). « Promenade en mer » renferme un autre parallélisme entre un fait banal et habituel des ports de mer en été, une promenade en bateau, et l’évolution des histoires d’amour. Toutes deux commencent bien, mais un mauvais temps est capable de les tourner en disgrâce. Le poète conclut : Je songeais : C’est ainsi du voyage d’amour. Au matin de sa vie on s’embarque un beau jour Les mains pleines de fleurs, et le cœur plein de rêves ; Mais à peine s’est-on élancé loin des grèves [...] que le charme vous quitte et la douleur vous prend (Rodenbach, 1881 : 73). L’idéalisation de la femme qui parcourt tout le recueil, pourrait se résumer dans « Les Cocottes » où, Rodenbach, après s’être réjoui à la vue des belles courtisanes qui se promènent le soir le long de la digue, nous montre ses préférences féminines pour les jeunes vierges qu’il métamorphose en « livres nouveaux » : Car ces cocottes-là sont comme des romans Richement reliés, mais souvent assommants Qu’on se prête et qu’on lit dans l’ennui des voyages ! Aussi vaut-il mieux prendre au temps du renouveau Une vierge qui soit comme un livre nouveau dont on est le premier à découper les pages !... (Rodenbach, 1881 : 59). Ce poème de Rodenbach, confronté à « La gloire des Lâches » des Rimes de joie de Hannon, où le poète proclamait son attraction pour les courtisanes : Vivent ces discrètes servantes Attentives à nos désirs En assaisonnant nos plaisirs De complications savantes ! Jour et nuit pour nous pavoisé, Leur idéal qui vit de prose Sans épines nous tend la rose... C’est l’amour fauve apprivoisé (Hannon, 1884 : 35).
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La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon
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exemplifie la distance qui existe dans leur manière de considérer la femme, et renferme la clé des oppositions nettes entre leur manière de réinterpréter la figure féminine à l'intérieur des espaces maritimes. Rodenbach les refait, les réinvente en fonction de son idéal d'amour, il s'éloigne des petits tableaux naturalistes que Théodore Hannon introduit dans *Au clair de la dune*. En parcourant les pages du recueil d'Hannon, nous ne pouvons pas oublier que le poète ne cessa jamais de peindre. Aquarelliste et graveur, l'écriture, reléguée au second plan, pouvait être traitée comme un passe-temps. Théodore Hannon avoua à plusieurs reprises qu'il se voulait peintre avant d'être écrivain. La mer du Nord exerça un profond attrait sur de nombreux peintres de l'école réaliste, Ensor, qui le connaissait bien, évoquera ses fines études du vieil Ostende exécutées vers 1880 : > De Théo Hannon, des vues du vieil Ostende exécutées vers 1880, très fines études où les bleus doux, les gris éteints voisinent spirituellement. Bouquet subtil et délicat, chantant la beauté ingénue du vieil Ostende, aujourd'hui disparu, hélas ! Pauvre vieil Ostende, livré aux déprédations d'architectes boiteux à la vue basse. L'absence de procédés roublards accentue le caractère des œuvres de Hannon et les sympathies inclinent vers lui tout naturellement (Ensor, 1921 : 40). Camille Lemonnier, qui lui consacre quelques lignes dans sa *Vie d'écrivain*, sou-ligne l'importance de son côté peintre en le comparant à Félicien Rops : « Il fut bien en poésie une manière de Rops déluré, moqueur, mousseux et érotique » (Lemonnier, 1945 : 140). La collaboration entre les deux artistes, qui commença avec la première l'édition des *Rimes de joie*, continua tout au long de leur carrière. Ostende, considérée par Hannon comme une « ville de luxe », « la Reine des plages », d'où était sortie « Venus la Blonde », lui sert de toile de fond pour y insérer les différentes figures féminines. L'« Eau bénite » de la mer du Nord attire les jeunes « beaux diables » car « L'amour, fuyant les entresols, / Flirte, ô gué ! sous les parasols » (Hannon, 1909 : 16). Dès le poème préliminaire, Hannon fait parler une femme, sa « Muse », une jeune baigneuse « ultra-moderne », dans « son maillot de bain » et « aux hanches les deux poings » pour crier le « Boniment » qui nous présente le recueil fait en l'« honneur du littoral » et de « l'exquis féminin » : > L'album qu'ici je vous présente > Est fait de soleil et de vent, > De l'écume phosphorescente > Et des soupirs du flot mouvant... > Si quelque quatrain te la coupe, > Benoît lecteur, sois tolérant, > Car je fis ces vers en tirant > (Ah ! l'exquis féminin) ma coupe > (Hannon, 1909 : 6). Le voyeurisme se fait art à travers les poèmes du recueil. Hannon développe amplement l'érotique du regard en attrapant des instantanés où les femmes se
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montrent dans toute leur splendeur sous leurs robes claires et transparentes soulevées par le fort vent du Nord: « Car du Nord le souffle suspect / Trousse et retrousse sans respect... / Et nous nous rinçons les mirettes » (Hannon, 1909: 59): Ce vent, grand retrousseur de filles, sur la digue S'amuse... Son haleine indiscrète en soufflant Plaque l'étoffe et moule et torse et rable et flanc. Il moule, et lors devient sculpteur, sculpteur prodigue, Il moule, et nous pouvons nous payer, éblouis, Des Tanagra de chair —et vivants— un louis ! (Hannon, 1909: 82). Ce vent du Nord qui lui permet de voir les « Mollets » : « Deux par deux, neredeux ou replets, / Dans les bas à jours, les mollets / Vont cambrant leurs rondeurs jumelles » (Hannon, 1909 : 64). Guy Rosolato considère l'aspect génétiquement visuel du fétiche<fnref n="1" />. Quand Hannon devient fétichiste le désir sexuel du poète se fixe sur un objet lié aux femmes qui fréquentent les plages d'Ostende. « L'éventail » que les dames portaient au côté « Comme la dague moyen-âge », pendant les soirées de bal, devient un « éventail des fièvres » qui bat sur les lèvres féminines, pour baiser leur bouche. Ce n'est pas seulement le vent du Nord qui devient complice des regards obscènes du poète, mais aussi les « Robes claires » à travers lesquelles « L'œil à l'aise suit les contours » (Hannon, 1909 : 53). À partir d'un accessoire féminin, le voile, Hannon associe le mysticisme et le profane et compare la plage à un « couvent » dans le sonnet « Voiles de plage » : La plage est le couvent des cœurs Où ces dames prennent, en chœurs, Paradoxalement le voile ! (Hannon, 1909: 86). L'identification de la mer avec la femme deviendra une constante. Si dans « Profanes », la mer est une coquette « Dont l'homme n'a jamais su faire la conquête, / <footnote n="1">¹ Guy Rosolato est sans doute celui qui a le plus insisté sur l'aspect génétiquement visuel du fétiche et sur ses affinités ambivalentes avec l'« objet de perspective », en fonction duquel s'ordonnent, selon lui, tous les mécanismes de substitution propres à la pensée inconsciente. Quand, dans un texte littéraire, une description procure des gratifications visuelles qu'il est possible de mettre en relation avec une structure psychique marquée par un recul devant ce qui, dans la différence des sexes, constitue une menace de castration, il est difficile de ne pas y reconnaître un fonctionnement de l'image sous le régime du fétichisme. Cf. Rosolato, G., (1967) "Étude des perversions sexuelles à partir du fétichisme" in Rosolato, G. et al. *Le Désir et la perversion*. Paris, Seuil, pp. 9-40 ; Rosolato, G., (1970) "Le fétichisme dont se dérobe l'objet" in *Le Champ visuel. Nouvelle Revue de Psychanalyse*. N°2, pp. 31-39 ; Rosolato, G., (1987) "L'objet de perspective dans ses assises visuelles" in *Le Champ visuel. Nouvelle Revue de Psychanalyse*. N°35, pp. 143-164.</footnote>
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La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon
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Cruelle, elle se rit de lui » (Hannon, 1909 : 26), d'autres fois, il s'apprête à la personnifier, il peut l'imaginer enrichue à la manière d'une femme : « la nuit, elle dort toute nue, [...] et la nue / Crève, glaçant son ventre et ses seins frissonnants » (Hannon, 1909 : 38). Personification que Hannon étendra à une dune qui : « Aux baisers du soleil, sans craindre sa brûlure, / La dune nue étale en riant ses rondeurs » (Hannon, 1909 : 28). Fidèle à ses principes baudelairiens, Hannon se complait à produire une fusion entre le paysage et l'aimée, particulièrement à travers le regard féminin, volontiers associé à la mer. Parfois il établit une analogie par une contamination lexicale entre le regard et l'océan. Dans « Mer fâchée » les yeux de la femme sont des gouffres où l'homme se noie, et dans « Pieuvre » : « Ils rappellent, vos yeux, la mer profonde et brune/ La morne mer des nuits sans lune » (Hannon, 1909 : 25) ou bien, il croit que les yeux noirs de l'aimée sont nés de la noirceur de l'océan : Dans l'océan, un soir, un dense soir d'orage, Satan a dû puiser le féerique cirage De ces diamants noirs au ténébreux éclair (Hannon, 1909 : 44). Hannon pousse loin ses propos érotiques, son univers imaginaire lui fait concevoir la mer comme une rivale dans sa bataille pour conquérir les femmes. Dans « Heure du bain », il imagine des vagues « lascives » capables d'enlacer les corps blancs des baigneuses. Mais c'est dans un des plus longs poèmes de son recueil, « Jaloux », récupéré de la deuxième édition de ses *Rimes de joie*, que Théodore Hannon construit un bel exemple de poésie au thème lesbien, à tel point sont illustratives les images métaphoriques qu'il y emploie. Toute la séquence textuelle constitue une mise en place, une mise en scène, une mise en tableau. Dans chaque quatrain il imagine, à travers un regard lascif, la possession que la mer fait peu à peu du corps d'une belle baigneuse. En commençant par les pieds, le « flot » encerclera de « clairs anneaux » ses chevilles. Mais la volupté de la mer amoureuse augmente quand elle atteint les cuisses et commence « l'assaut » de la poitrine, les seins de la baigneuse seront « dardés de leurs mille langues ». Finalement l'acte s'accomplit, la possession est totale : Plus indiscrète qu'un amant, La vague aux lesbiennes ivresses, T'enveloppait étonnamment De ses infécondes caresses. Puis enfin, la mer t'engloutit Enamourée, âpre, béante, Te roulant, pâmée, en son lit D'un baiser de Sapho géante (Hannon, 1909 : 57). L'objet le plus banal peut comporter une valeur érotique aux yeux du poète ; les coquillages sont souvent réinterprétés par Hannon, mais c'est dans les quatrains de
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« Coquillages » que le poète inscrit de façon évidente les rapports potentiels entre cet habitant habituel des plages et l'érotisme des situations : Elle avait, ce soir-là, des tons de vieille estampe La plage, sous l'alme [sic] vitrail Soudain tu ramassas, pour en baiser ta tempe, Un coquillage de corail. Que te murmurait-il en sa langue vermeille ? Etait-il tendre ou bien moqueur, Tandis qu'il appliquait sa bouche à ton oreille, Cherchant un écho dans ton cœur ? (Hannon, 1909 : 71). Il arrive à métamorphoser ses sentiments d'amoureux infatigable à travers des termes maritimes. Dans « Grains de beauté », bel exemple de poème érotique, ses « vœux » : « seraient de voir vers eux<fnref n="2" /> mon cœur enfler ses voiles », et son cœur « embarquerait d'ineffables plaisirs » (Hannon, 1909 : 77). Dans le dernier poème « P.P.C.», Hannon « prend congé », il laisse sa carte de visite pour dire adieu à cette Mer qu'il voit comme une « héroïne » : Fin de saison !... Rentrent *at home* Les villégiatureurs frileux Qui s'enfuient, ô soleil fantôme, Soufflant dans leurs pauvres doigts bleus... Accompagnons-les, ma Musette Quittons le flot, vraiment amer, Après la suprême risette A ton héroïne, la Mer (Hannon, 1909 : 93). Si la mer reste le lieu privilégié des amours de jeunesse de Rodenbach, elle ne sera qu'un paysage, un décor où Théodore Hannon comble sa hantise des amours éphémères, des amours charnels où rarement prennent place les idéalisations ou la rêverie. La femme est une figurine qui embellit la côte « élégante » de la mer du Nord et dont il profite poussé par ses affres charnelles. *Au Clair de la dune*, est un texte érotique qui, comme Maingueneau le définit : « est toujours pris dans la tentation de l'esthétisme, tenté de convertir la suggestion sexuelle en contemplation de pures formes » (Maingueneau, 2007 : 18). Même si elles ont été considérées comme des œuvres mineures, *La Mer élégante* et *Au clair de la dune* ne doivent pas être délaissées car elles contiennent un univers riche en possibilités poétiques. Les deux recueils ne sont pas de simples documents <footnote n="2">² Les yeux de l'aimée.</footnote>
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artistiques de la vie de la bourgeoisie fin de siècle, Rodenbach et Hannon ont réussi à faire une belle interprétation de la mer à travers leur regard d'amoureux infatigables. ## RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Berg, Ch., (1988) *Lettres françaises de Belgique*, t. II. Paris/Gembloux, Duculot. Blain-Pinel, M., (2003) *La Mer, miroir d'infini*. Rennes, Presses Universitaires de Rennes. Bodson-Thomas, A., (1942) *L'Esthétique de Georges Rodenbach*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et Littérature Françaises de Belgique. Delsemme, P., (1999) *Nouvelle Bibliographie nationale*. Bruxelles, Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Ensor, J., (1921) *Les Écrits de James Ensor*. Bruxelles, Éditions Sélection. Gilsoul, R., (1936) *La Théorie de l'art pour l'art chez les écrivains belges de 1880 à nos jours*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Gilkin, I., (2000) *Mémoires inachevés*. Bruxelles, Labor. Hannon, Th., (1884) *Rimes de joie*. Bruxelles, Kistemaeckers. Hannon, Th., (1909) *Au clair de la dune*. Bruxelles, Oscar Lamberty éd. Le Guern, M., (1973) *Sémantique de la métaphore et de la métonymie*. Paris, Larousse. Lemonnier, C., (1945) *Une Vie d'écrivain*. Bruxelles, Labor. Maes, P., (1952) *Georges Rodenbach 1855-1898*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Maingueneau, D., (2007) *La Littérature pornographique*. Paris, Armand Colin. Rodenbach, G., (1881) *La Mer élégante*. Paris, Alphonse Lemerre éd. Rodenbach, G., (1884) *L'Hiver mondain*. Bruxelles, Kistemaeckers.
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TOI, MOI, ET LE SOI Jonathan BARNES Mon cher Francis, quand on m'a invité à faire partie de cette fête en ton honneur, j'ai accepté avec beaucoup de plaisir, et je me suis dit que je pouvais parler un peu de toi – de toi et de moi, de nous deux. Mais on m'a vite rappelé qu'il ne s'agirait pas d'une journée de souvenirs et d'anecdotes mais d'un jour de travail, qu'il faudrait être sérieux. « En ce cas » (me suis-je dit), « puisque je ne pourrai pas parler de toi et de moi, pourquoi ne pas parler *du* toi et *du* moi ? pourquoi ne pas parler *des* nous ? Ainsi j'aborderai des questions on ne peut plus sérieuses – questions à propos du sujet, de la subjectivité, de l'identité personnelle et de la personne, et de tout le bataclan. » Mais ce projet aussi, j'ai dû l'abandonner. En effet, on m'a expliqué que, bien que l'on puisse parler du moi, on ne peut pas parler du toi – et évidemment ânonner ici ce matin sur le moi sans jamais mentionner le toi serait horriblement égoïste. Mais pourquoi (me suis-je demandé), pourquoi est-il interdit de parler du toi ? Pour des raisons d'ordre moral ? pour respecter le droit à la vie privée ? Pas du tout : pour des raisons plus profondes – pour des raisons grammaticales. On ne peut pas parler du toi parce que l'expression « le toi » n'est pas française ; elle n'est pas française parce qu'elle est mal formée ; elle est mal formée parce qu'un article défini, en l'occurrence le mot « le », ne s'attache qu'aux noms, aux substantifs, tandis que « toi » est un pronom. De cela il n'en suit pas bien entendu que l'on ne peut pas parler du toi, car si l'expression « le toi » est mal formée, le syntagme « parler du toi » est mal formé, et la suite de mots « On ne peut pas parler du toi » n'est pas une phrase française. (Pareillement pour « Il n'en suit pas bien entendu que l'on ne peut pas parler du toi ». Il n'est pas toujours facile d'éviter le non-sens.) Il n'en suit pas non plus que l'on ne peut pas faire ce que je me suis proposé de faire : je ne me suis rien proposé – en proférant les mots « Je parlerai du toi », je n'ai rien dit. Quel argument délicieux. Sauf qu'il y a un os – plutôt : il y a deux os, un petit et un gros. Quant au petit, si on demande au Robert, il vous indiquera que l'expression « le toi » existe, étant utilisé par ceux qu'on appelle les meilleurs auteurs. Romain Rolland :
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« Au diable ton moi – pense donc un peu au toi »<fnref n="1" />. Sans doute y a-t-il d'autres textes semblables ; mais que montrent-ils ? Ils montrent comment on peut jouer avec une langue, même avec la langue française – et rien de plus : ils ne menacent pas l’argument délicieux. Quant à l’autre os, il est plus dur. En effet, il est bien évident que l’on pourra facilement construire un argument tout à fait parallèle à l’argument délicieux pour démontrer que « le moi » et « le soi » sont des expressions mal formées, qu’elles ne sont pas des expressions françaises, et que par conséquent … Mais on parle quotidiennement du moi et du soi, du vrai moi, des problèmes du soi, … ; et bien que l’on puisse critiquer cet usage de plusieurs points de vue, il serait carrément absurde de soutenir la thèse selon laquelle « le moi » et « le soi » ne sont pas des expressions françaises. Par conséquent, il faut ou bien refuser l’argument délicieux ou bien dénicher une différence pertinente entre « le moi » et « le soi » d’un côté et « le toi » de l’autre. Y a-t-il une telle différence ? Je crois que oui, et qu’elle se révélera si l’on se demande, non pas « Pourquoi ne pas parler du toi ? », mais plutôt « Comment diable parler du moi et du soi ? ». Car à cette question, Francis, ton *Dire le Monde* a fourni la réponse. Il le fait dans le chapitre « De l’imputation », en particulier dans la section intitulée « Les concepts hybrides du discours pratique », là où tu parles du concept d’« identité personnelle »<fnref n="2" />. De fait, comme tu l’as montré, c’est grâce à un philosophe anglophone qu’un philosophe francophone peut, malgré tout obstacle grammatical, parler de son cher soi et de son plus cher moi. Le philosophe anglais s’appelle Locke, John Locke ; et c’est Pierre Coste, dans sa traduction de l’*Essay concerning the Human Understanding*, qui a offert à la République des Lettres françaises le terme « le soi »<fnref n="3" />. Dans son « Avertissement du traducteur », Coste s’explique ainsi : > Ma plus grande peine a été de bien entrer dans la pensée de l'Auteur ; & malgré toute > mon application je serais souvent demeuré court sans l'assistance de Mr. Locke, qui a eu > la bonté de revoir ma Traduction<fnref n="4" />. Coste a commencé son travail en France en 1696. Un an plus tard, il est allé en Angleterre pour prendre le poste de tuteur auprès des enfants de Mme Masham, la <footnote n="1">¹ Je ne connais que le Romain Rolland du Robert — j'ai utilisé le *Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française* de Paul Robert (Paris, Le Robert, 1969-1970). [NDE : Cette citation est tirée de Romain Rolland, *Jean-Christophe*, Paris, Albin Michel, 1961].</footnote> <footnote n="2">² Francis Wolff, *Dire le monde*, Paris, PUF, 1997, p. 131-134.</footnote> <footnote n="3">³ *Essai philosophique concernant l’entendement humain* ... par M. Locke, traduit de l’anglois par M. Coste (je ne sais pas pourquoi Coste a ajouté au titre l’adjectif « philosophique »). J’ai utilisé la cinquième édition, « revue et corrigée », qui a été publiée à Amsterdam et Leipzig en 1755 (réimprimée avec des notes d’E. Naert, à Paris chez Vrin en 1989).</footnote> <footnote n="4">⁴ John Locke, *Essai, op. cit.*, p. VIII.</footnote>
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patronne de Locke. Il resta là jusqu'à la mort de Locke. C'est-à-dire que tout au long du travail, qu'il a publié à Paris en 1700, Coste a pu consulter Locke (qui, lui, avait une excellente maîtrise de la langue française), de sorte que la version française a reçu l'imprimatur de l'auteur. On pourrait même dire qu'elle constitue en elle-même une édition de l'ouvrage ; en effet, bien que Coste dise qu'il a fondé sa version sur la quatrième édition de l'Essay, il l'a publiée avant que cette édition ne fût prête à imprimer ; et selon M. Nidditch, qui a préparé l'édition Clarendon de l'Essay, « la version de Coste représente une phase intermédiaire » de l'Essay entre la troisième et la quatrième édition<fnref n="5" />. En tout état de cause, le livre de Coste compte, à mon avis, parmi les cinq ou six meilleures traductions que l'on ait jamais faites d'un ouvrage philosophique. Coste était conscient des difficultés qu'il devrait surmonter. Pour le faire, il a parfois ajouté ou supprimé une clausule, parfois modifié légèrement l'ordre des idées (sans doute avec la permission de l'auteur) : si la traduction est toujours fidèle, elle ne fait pas toujours du mot à mot. Il y a des endroits où Coste s'avoue embarrassé. Ainsi lorsqu'il est arrivé à la section 9 du Chapitre xxvii du Livre II de l'Essay – le célèbre chapitre « Of Identity and Diversity » ou « Ce que c'est qu'Identité, & Diversité »<fnref n="6" /> –, il s'est trouvé confronté aux phrases suivantes : > And by this every one is to himself, that which he calls self : It not being considered in this case, whether the same self be continued in the same, or divers substances. Comment traduire le mot « self » ? Coste hésite. Finalement, il écrit : > & c'est par-là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même Soi est continué dans la même Substance, ou dans diverses Substances<fnref n="7" />. « Le même Soi » : « the same self ». C'est ainsi que « le soi » est arrivé en France⁸. Et il ne s'agit pas que du pedigree de l'expression : en outre (ce qui est <footnote n="5">⁵ Peter H. Nidditch (éd), *John Locke : An Essay concerning Human Understanding* (Oxford, Clarendon Press,1975), p. xxxxxv. — Pour les relations entre Coste et Locke, ainsi que pour celles entre la traduction et les éditions anglaises, voir p. xxxiv-xxxvi.</footnote> <footnote n="6">⁶ Étienne Balibar, *John Locke : Identité et différence — l'invention de la conscience* (Paris, Seuil, coll. « Essais », 1998) s'occupe de ce chapitre : Étienne Balibar imprime la traduction de Coste (orthographe modernisée), suivie de l'anglais de Locke avec une nouvelle traduction française en face. Il y a aussi une longue introduction et des notes savantes.</footnote> <footnote n="7">⁷ On se demande pourquoi Coste a traduit « self » d'abord par « soi-même » et puis par « soi ». (Balibar écrit « soi » deux fois.) On se demande aussi si Coste n'a pas fait une erreur en traduisant « that which he calls self » par « ce qu'il appelle soi-même » : la traduction correcte, ne serait-elle pas plutôt : « ce qu'il appelle self » ? (Si Locke avait écrit « that which an English-man calls self », « ... appelle soi-même » aurait été évidemment absurde...) Mais il y a là des questions délicates qui doivent déranger tout traducteur – et auxquelles il n'y a pas de réponse satisfaisante.</footnote>
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beaucoup plus important), Coste a rendu légitime une expression bâtarde en lui conférant un sens. Comment comprendre cette expression mal formée qui est « le soi » ? Que veut-elle dire ? L’expression française a été introduite pour représenter l’expression anglaise « *the self* » ; et c’est par cela qu’elle reçoit un sens : « le soi » signifie précisément la même chose que « *the self* » – plus exactement, « le soi » signifie précisément la même chose que l’expression « *the self* » telle que Locke l’utilise dans son *Essay*. Et quel sens. Un sens lourd de conséquences philosophiques. Le plus grand de tous les grands lexiques philosophiques, le *Historische Wörterbuch der Philosophie* de Joachim Ritter et Karlfried Gründer, commence son longue entrée sur le *soi*, ou le *self*, ou plutôt (c’est un lexique allemand) le *Selbst* par ces mots-ci : *Selbst* est un concept qui n’a pu attirer l’intérêt des philosophes que durant les tendances subjectivistes de la pensée moderne, c’est pourquoi il n’a aucune préhistoire<fnref n="9" />. Aucune préhistoire : une histoire qui ne commence qu’à la fin du dix-septième siècle, une histoire que John Locke a inaugurée – comme toi, Francis, tu as souligné. En effet, là où tu traites de l’identité personnelle tu expliques comment il faut d’abord que la personne soit elle-même quelque-chose d’identique (« soi-même ») pour que des événements différents puissent lui être rapportés comme étant les siens : c’est par là qu’ils peuvent être tenus pour des actes et non pour de simples événements. C’est l’imputation à la personne qui fait l’acte. L’invention du concept d’« identité personnelle » consiste à appliquer le concept (ou du moins la structure conceptuelle) de la « substance » à la « personne ». Cette invention est l’œuvre de Locke<fnref n="10" />. C’est donc grâce à Locke que les problèmes profonds que suscite l’identité des personnes se sont introduits dans la philosophie ; c’est grâce à Coste que les philosophes francophones, lorsqu’ils abordent ces problèmes, se servent de l’expression « le soi ». La philosophie contemporaine doit à John Locke un de ses sujets chéris ; la philosophie francophone doit à Pierre Coste une partie essentielle de sa terminologie. Or, je dois avouer que je ne suis pas tout à fait convaincu par l’histoire que je viens de raconter. Bien que j’admire énormément John Locke, je ne pense pas qu’il était <footnote n="8">⁸ Mais Robert, sous l’entrée *soi*, ne mentionne pas Coste.</footnote> <footnote n="9">⁹ J. Ritter et K. Gründer (éd.), *Historische Wörterbuch der Philosophie*, vol 9 (Basel-Stuttgart, Schwabe, 1995), p. 292-313 – cette entrée est suivie de 250 pages consacrées à des mots composés en « selbst- ».</footnote> <footnote n="10">¹⁰ F. Wolff, *Dire le monde, op. cit.*, p. 132. – Je me suis demandé s’il ne fallait pas corriger le texte, en lisant « appliquer le concept… de l’« identité » » au lieu de « appliquer le concept… de la « substance ». On se rappellera ce que Locke a dit : « Nous pouvons voir par-là en quoi consiste l’*identité personnelle* ; & qu’elle ne consiste pas dans l’identité de substance, mais, comme j’ai dit, dans l’identité de *con-science* » (II xxvii 19).</footnote>
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responsable de la révolution philosophique que cette histoire nous présente. Et cela parce que je ne pense pas qu'une telle révolution ait jamais eu lieu. Je ne nie pas, bien entendu, que Locke a fait une contribution d'une importance sans égal à la discussion philosophique de l'identité personnelle ; et sauf si je ne m'abuse, c'est Locke qui, le premier, a employé l'expression « *personal identity* ». Mais je ne suis pas persuadé que Locke a inventé le concept de l'identité personnelle, si cela implique que, avant 1690, personne n'a jamais réfléchi sur ce qui fait en sorte que la vieille femme qui règne sur l'Angleterre aujourd'hui et la jeune princesse qui est restée à Londres pendant toute la deuxième guerre mondiale sont une seule et même personne. Les problèmes que Locke pense résoudre d'une manière nouvelle dans le chapitre xxvii du livre II de son *Essay* avaient exercé les philosophes (comme Locke lui-même l'indique) bien avant le dix- septième siècle. En effet, depuis l'époque préhistorique d'Épicharme, des questions d'identité personnelle ont été discutées sur la scène : « Non », dit le débiteur, « je ne te dois rien : le mec à qui tu as prêté ton argent n'était pas constitué par cet amas de chair et d'os que tu vois devant toi – il n'est donc pas moi ... ». De telles questions ont été posées parmi les pythagoriciens, qui adoptaient une théorie de métempsychose, de sorte que Pythagore lui-même se vantait d'avoir participé, sous le nom d'Euphorbe, à la guerre de Troie<fnref n="11" />. Depuis le premier des deux *Alcibiade* que la tradition attribue à Platon, on a médité sur la question delphique « Qui suis-je ? », ou « Qu'est-ce qu'une personne ? », dans toutes les écoles philosophiques. Et l'importance de la question s'est augmentée quand le christianisme est devenu la philosophie principale de l'Europe : en effet, toutes les questions que Locke voulait trancher se présentent avec netteté une fois que l'on commence à réfléchir sur la doctrine fondamentale de la religion chrétienne – je veux dire, la doctrine de la résurrection des morts. Mais ce ne sont pas mes oignons aujourd'hui : revenons à Coste et à sa traduction. Il a choisi « soi » pour traduire le « self » de Locke : le choix ne va pas de soi ; et de fait à deux égards le mot français ne correspond pas très bien au mot anglais<fnref n="12" />. D'abord, un point grammatical. Le mot « self », en anglais quotidien et aussi selon l'usage lockéen, possède une forme plurielle, savoir « selves ». La forme plurielle est employée de temps en temps par Locke dans le chapitre xxvii du Livre II. Ainsi, dans la section 11, Locke affirme que les particules de nos corps « are a part of our selves » (« our selves » n'est <footnote n="11">¹¹ Le fragment d’Épicharme se trouve chez Diogène Laërce III 11 [= 23 B 2 Diels-Kranz]; pour les métempsychoses de Pythagore voir ibid., VIII 4-5. Commentaire : J. Barnes, *The Presocratic Philosophers* (London, Routledge,1982), p. 106-114.</footnote> <footnote n="12">¹² Voir aussi Balibar, *John Locke, op. cit.*, p. 250-251.</footnote>
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rien d'autre que le pluriel de « my self »); et semblablement, dans la section 25, il répète à deux reprises que certaines parties de nos corps « are a part of our selves » (« a part of our selves » présentent un contraste avec « a part of another Man's self »). La traduction de Coste ne contient rien qui correspond à la phrase pertinente de la section. Quant à la section 25, Coste traduit « a part of our selves » chaque fois par « partie de nous-mêmes » : en elle-même la traduction est impeccable ; mais elle cache le lien, évident dans l'anglais de Locke et essentielle à son argument, entre « my self » et « our selves »<fnref n="13" />. Coste a besoin d'un pluriel : « le soi », semble-t-il, n'admet pas un pluriel, ou du moins Coste n'osait pas lui en fournir un<fnref n="14" />. Un second désavantage du mot « soi » est sémantique ou quasi sémantique. Regardons les premières occurrences du mot « self » dans la section 9 du chapitre xxvii. Là Locke explique qu'une personne is a thinking, intelligent Being, that ... can consider it self as it self, the same thinking thing in different times and places. Voici la version de Coste: ... un Être pensant & intelligent ... qui se peut consulter soi-même comme *le même*, comme une même chose qui pense en différens tems & en différens lieux. Locke : « *it self as it self* » . Coste : « soi-même comme le même ». Pourquoi ne pas « comme soi-même »<fnref n="15" /> ? La force sémantique du mot « self » à l'origine était, semble-t-il, celle de « same » ou « le même ». Locke, je crois, joue sur ce fait lorsqu'il écrit « ... *as it self, the same thinking thing ...* » ; et la traduction de Coste fait ressortir le jeu. Et dans une note, que je citerai ici deux minutes, Coste explique qu'il emploie « le soi » « pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même* ». Il n'est pas par hasard que « *himself* » se traduit comme « *lui-même* ». Mais si « *self* » possède la nuance de « le même », « soi » ne le possède pas. Coste aurait été plus fidèle à son auteur s'il avait représenté « *the self* » non pas par « le soi » mais par « le même » ... Bref, « le soi » est un barbarisme que Coste a inventé pour traduire l'expression lockéenne « *the self* » ; mais il n'est pas une traduction idéale : pourquoi Coste l'a-t-il adoptée ? Il s'est expliqué dans une note qu'il a attachée à la phrase « On ne considère pas dans ce cas si le même *Soi* ... » : <footnote n="13">¹³ Dans la section 25, Balibar rend « of our selves » par « de nous-mêmes ou de notre soi ».</footnote> <footnote n="14">¹⁴ Mais le Robert s.v. *moi* rapporte un pluriel « les mois » de la plume de Balzac...</footnote> <footnote n="15">¹⁵ Ainsi la traduction de Balibar.</footnote>
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Le *moi* de Mr. Pascal m'autorise en quelque manière à me servir du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même*, ou pour mieux dire, j'y suis obligé par une nécessité indispensable ; car je ne saurois expliquer autrement le sens de mon Auteur, qui a pris la même liberté dans sa Langue. Les périphrases que je pourrois employer dans cette occasion, embarasseroient le discours, & le rendroient peut-être tout-à-fait inintelligible. Il est clair que Coste veut s'excuser de son emploi des expressions « soi » et « soi-même » ; mais la logique de son excuse n'est pas évidente – du moins, elle n'est pas évidente pour moi. Bien que Coste dise « me servir du mot », il invoque deux mots et non pas un seul. Tous les deux sont employés dans la phrase à laquelle la note s'attache<fnref n="16" />, et Coste doit penser que chaque fois il s'est exprimé de façon irrégulière. Mais de quelle irrégularité veut-il s'excuser ? Je crois que l'irrégularité consiste dans le fait que Coste a employé les expressions « soi-même » et « soi » comme si elles étaient des noms, des substantifs. Ceci est évident dans le cas de « soi », où l'article fait un nom du pronom ; c'est moins évident dans le cas de « soi-même », mais je pense que le fait que l'expression « soi-même » doit être comprise comme l'objet direct du verbe « appeler » après lequel elle se situe, montre qu'elle aussi est comprise comme un nom et pas comme un pronom. La note se divise en trois morceaux : Coste fait appel à M. Pascal, il invoque une nécessité indispensable, il parle des périphrases. La seconde partie s'introduit par les mots « pour mieux dire ». Qui dit « pour mieux dire » se corrige, de sorte que l'on comprendra la seconde partie comme une correction ou comme un remplacement de la première. Mais de fait il est difficile de comprendre la note de cette façon ; et je pense qu'il faut plutôt traiter les deux premiers morceaux de la note comme s'ils étaient sur le même plan. Quant au troisième morceau, il comprend la réponse à une objection possible, savoir : « M. Coste, vous dites que vous n'arrivez pas à trouver une traduction satisfaisante des mots de Locke – en ce cas pourquoi ne pas vous contenter d'une périphrase ? ». Coste prétend que les périphrases seraient gênantes, et qu'elles pourraient rendre le texte difficile à comprendre. Tous ceux qui ont essayé de traduire des textes philosophiques lui donneront raison : pour faire une explication de texte, les périphrases – surtout les périphrases commentées – sont très utiles ; mais c'est une chose que d'expliquer un texte, une autre que de le traduire. Dans une traduction, les <footnote n="16">¹⁶ Cf. *supra*, n. 7.</footnote>
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périphrases d'habitude rendent le texte pesant et moche, et parfois elles le rendent difficile à comprendre parce qu'elles cachent les liens sémantiques qui relient ses mots. Selon la deuxième partie de la note, Coste s'est trouvé obligé à choisir « le soi » – ou quelque chose de très semblable – « par une nécessité indispensable ; car je ne saurois expliquer autrement le sens de mon Auteur, qui a pris la même liberté dans sa Langue ». Coste a choisi ses expressions barbares parce qu'il ne pouvait pas traduire autrement les mots de Locke. Pourquoi pas ? D'où se lève cette « nécessité indispensable » ? Je me suis demandé si la dernière clausule ne suggère pas une réponse à la question : Locke « a pris la même liberté dans sa Langue ». C'est-à-dire que l'expression « self » est utilisée par Locke de manière irrégulière, barbare – il s'agit d'un solécisme ; et pour bien traduire un solécisme il faut le représenter par ... un solécisme. C'est un principe de traduction qui n'est pas absurde, et qui expliquerait pourquoi Coste a décidé que, par une nécessité indispensable, il devait se permettre un barbarisme. On dira que le principe que je viens d'esquisser n'explique pas pourquoi Coste a choisi ce barbarisme-ci, pourquoi il a choisi de mal employer le mot « soi » plutôt que le mot « même » par exemple. On dira aussi que mon interprétation de la deuxième clausule de la note est tirée par les cheveux, que tout ce que Coste veut dire, c'est qu'il ne pouvait pas éviter une expression barbare – et, après tout, Locke s'est trouvé dans la même situation. Peut-être ; mais en ce cas, Coste n'explique pas d'où dérive cette « nécessité indispensable ». Selon la première partie de la note, « le *moi* de Mr. Pascal m'autorise en quelque manière à me servir du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même* ... ». Puisque Pascal s'est servi de l'expression « le moi », Coste s'est trouvé autorisé « en quelque manière » à employer « le soi ». Or Pascal se sert de l'expression plus d'une fois dans ses *Pensées* ; mais si Coste pense à une entrée en particulier, elle est (je pense) ou bien à 469 (selon la numération de Brunschvicg) ou bien à 323. L'entrée 469 commence ainsi : > Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. ... (J'avoue que je ne comprends ni la logique ni le sens de cette pensée.) Quant à l'entrée 323, sa première phrase pose la question « Qu'est que le moi ? », et elle développe une idée de Descartes pour répondre que « ce moi ... n'est ni dans le corps ni dans l'âme » – ce qui sert à nous rappeler que Descartes lui-même avait employé l'expression « le moi » : le Robert cite une lettre à Colvius, datée du 14 novembre 1640, où Descartes parle de « ce moy qui pense » ; et il y a un passage dans le *Discours*
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(publiée trois ans plus tôt) où à la conclusion d'un argument qui doit établir qui il est, Descartes écrit : > En sorte que ce Moy, c'est-à-dire, l'Âme par laquelle ie suis ce que ie suis, est entièrement distincte du cors<fnref n="17" />. > Coste aurait pu faire appel à Descartes plutôt qu'à Pascal. > Coste fait appel à Pascal : mais pourquoi n'a-t-il pas tout bonnement adopté la formule pascalienne ? Pourquoi calquer « le soi » sur « le moi » plutôt qu'employer « le moi » qui était déjà disponible ? Dans la philosophie contemporaine, on utilise souvent « le soi » et « le moi » comme des expressions équivalentes, voire synonymes. Toi, Francis, quand tu parles de la « conscience » de Locke, tu dis qu'elle est « un ensemble unifié de souvenirs rapportable à un même sentiment du « moi » (self) » ; c'est-à-dire que tu remplaces le « soi » de Coste par un « moi »<fnref n="18" />. Tu n'es pas le premier à l'avoir fait. Dans ses *Nouveaux Essais*, Leibniz cite la section 9 du chapitre xxvii de l'*Essay*, et il commente : > Je suis aussi de cette opinion, que la conscienciosité ou le sentiment du moy prouve une identité morale ou personnelle. > Leibniz cite Locke selon la traduction de Coste (qui lui a gentiment envoyé quelques corrections à l'édition publiée) ; mais il remplace le « soi » de Coste par un « moi » – sans commentaire. > Il y a sans doute des contextes où distinguer entre « le moi » et « le soi » n'a aucune importance. Néanmoins, les deux pronoms « moi » et « soi » ont des significations tout à fait différentes, et la différence est héritée, ou peut être héritée, des deux nominalisations « le moi » et « le soi ». « Moi » et « soi » ne signifie pas la même chose, et la différence sémantique pourrait avoir son importance dans d'autres contextes. En effet, qui dit « le moi » s'exprime à la première personne, qui dit « le soi » s'exprime à la troisième. Qui parle du moi, parle de façon égocentrique (même si ce n'est pas toujours de lui-même qu'il parle). Qui parle du soi parle de n'importe qui. Lorsque Locke discute l'identité personnelle, il ne s'intéresse pas, sauf *per accidens*, à des questions égocentriques. C'est sans doute pourquoi Coste n'a pas adopté l'expression pascalienne. <footnote n="17">¹⁷ La lettre est imprimée dans Adam et Tannery (éd.), *Œuvres de Descartes* III, p. 247-248 ; le passage du *Discours* se trouve dans la quatrième partie : *ibid.*, VI, p. 33.</footnote> <footnote n="18">¹⁸ Wolff, *Dire le monde, op. cit.*, p. 132.</footnote>
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Coste s'excuse pour « le soi », et il indique que Locke aussi a des raisons pour s'excuser : en effet, Locke « a pris la même liberté dans sa Langue » quand il a parlé du self. Une liberté ? Laquelle ? Et comment Coste le savait-il ? Dans aucune des éditions anglaises de l'*Essay*, Locke ne s'excuse pour le self. Tout au contraire, il suggère qu'en parlant du self, il ne fait rien d'autre que suivre le bon usage anglais. Dans la section 9 du chapitre xxvii, il dit que « chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même », et que c'est la conscience « qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même ». Ce que Coste traduit par « soi-même » est, dans les deux occurrences, « self » (et pas « himself »)<fnref n="19" />. (« Appelle » et « nomme » représente le même verbe anglais, savoir « call ».) Il y a donc quelque chose que tout le monde – selon Locke – appelle « self » ; et évidemment Locke pense que son usage du mot fait partie de cette tradition anglophone. En ce cas, Coste a fait une erreur lorsqu'il parle d'une liberté que Locke aurait prise avec sa propre langue. Mais cela serait très étrange : il faudrait imaginer que Coste soupçonne (à tort) que Locke a pris une liberté avec son anglais ; qu'il n'en dit rien à Locke (qui aurait pu le corriger) ; et qu'il publie son soupçon non confirmé dans une note à sa traduction. Je n'arrive pas à croire que Coste aurait pu se comporter ainsi : je préfère une hypothèse selon laquelle Coste croyait que Locke a pris une liberté parce que Locke lui-même le lui a dit : malgré ce qu'il avait écrit dans l'*Essay*, Locke a reconnu en privé qu'il s'est permis un petit barbarisme. J'ajoute que les phrases que je viens de citer de la section 9 sont étonnantes. « Every one is to himself, that which he calls self » : il y a quelque chose que chacun appelle, en anglais, « self », et c'est lui-même que chacun appelle ainsi. Ce n'est pas vrai : aucun anglophone ne s'appelle jamais « self » (sauf, bien entendu, si son nom est « Self », comme le grec qui, selon Aristote, s'appelait « ἄνθρωπος »), et je ne crois pas qu'il y ait quelque chose d'autre que lui-même qu'un anglophone appellerait « self ». Bien entendu, j'utilise les pronoms « myself », « yourself », « himself », ... pour nommer moi-même, et toi, et lui, ... Mais jamais « self » tout nu – et quand je fais référence à moi-même par moyen du mot « myself », c'est la partie « my- » et non la partie « -self » qui détermine que c'est à moi que je fais référence. Il y a une autre chose remarquable. D'habitude, Locke écrit « my self » comme deux mots, là où l'anglais de nos jours écrirait « myself » ; et pareillement pour « him self », « our selves » etc. C'était la convention de son époque, et il n'y a là rien d'étrange. Sauf que Locke parle comme si « my self » était un syntagme sur le même <footnote n="19">¹⁹ Balibar : « ce qu'il appelle soi » (les deux fois). Je ne sais pas pourquoi Coste se sert d'abord de « appeler » et ensuite de « nommer » pour rendre le verbe « call ».</footnote>
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plan que « *my heart* », « *my cat* » et « *my house* » : « *my house* » signifie quelque chose comme « la maison ou j'habite », « mon chat » signifie « le chat qui m'appartient », « *my heart* » indique le cœur qui se trouve dans mon corps – et « *my self* » ? « *my self* » signifie quelque chose qui fait partie de moi, qui se trouve là-dedans .... Du moins dans la section 27 du chapitre xxvii, Locke parle de l'ignorance où nous sommes concernant la nature de cette *Chose pensante* qui est en nous, & que nous regardons comme *nous-mêmes*. (En anglais : « ... which we look on as our selves ».) Cette « chose pensante » est sans aucun doute mon *self*. D'un côté, selon Locke, elle est quelque chose qui se trouve *en* moi, qui est donc une partie de moi – comme mon cerveau, ou mon foie, etc. ; de l'autre côté, toujours selon Locke, elle est quelque chose que je regarde « comme moi-même ». Selon Locke, donc, je regarde une partie de moi-même comme moi-même ... ce qui est absurde. Mais si absurde que cela soit, il est évident que Locke pense que l'expression « *my self* » se comprend comme « le *self* qui s'associe à moi » ou quelque chose de semblable. Il est également évident que Locke interprète le mot « *self* » comme un nom, comme un substantif. Ne faut-il pas conclure que, tout comme Coste a pris le pronom « *soi* » et lui a ajouté un article pour en faire un nom, de même Locke a pris le pronom « *self* », y a ajouté un article défini, et en a fait un nom ? Coste, comme il le dit, a pris « *la même liberté* » que Locke. Un général américain s'est rendu célèbre pendant la guerre du Vietnam par sa violence contre sa langue maternelle plutôt qu'à cause de ses faits militaires : il prenait les noms pour en faire des verbes – « *He verbs his nouns* », on disait. Coste et Locke nominalisent leurs pronoms. Mais cela n'est pas tout à fait exact : le mot « *soi* » en français est un pronom et rien d'autre ; le mot « *self* » en anglais n'est pas toujours un pronom ou adjectif pronominal : parfois il est un bon substantif. Ainsi l'entrée « *self* » dans l'Oxford English Dictionary, bien que commençant par l'usage pronominal, reconnaît toute une gamme d'usages nominaux du mot – et le Chambers situe l'usage nominal au début de son entrée, en y distinguant une bonne dizaine de sens (parmi lesquels « personality », « ego », « identity », « what one is », ...). Par conséquent, la plainte contre Locke n'est pas – ne doit pas être – qu'il a pris un mot qui n'est jamais employé de manière nominale pour en faire un nom : on l'accuserait plutôt d'avoir pris un usage pronominal du mot « *self* » et d'en avoir créé un barbarisme en le traitant comme un substantif. Mais il vaut la peine de dire un peu plus au sujet du mot « *self* » ; et il faut commencer, avec l'OED, par l'usage pronominal. Cet usage se montre là où, dans la
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langue contemporaine, « self » fonctionne comme un suffixe qui s'attache aux pronoms et aux adjectifs pronominaux pour faire un pronom composé : ainsi « self » s'attache à « him » pour faire « himself », et à « your » pour faire « yourself ». Si le pronom est pluriel, le suffixe est pluriel : « themselves », pas « themself »<fnref n="20" />. La force originale du suffixe, comme je l'ai déjà dit, toujours selon l'OED, est « the same », « la même ». Les pronoms composés ont deux sens, ou deux usages. Il y a un sens emphatique ou distinctif : « J'ai lu le manuscrit *itself* (et non pas une photocopie) » ; « Je l'ai fait myself » – « C'est moi qui l'ai fait ». Il y a aussi un sens réflexif : « *The devil hates himself* » – « Le diable se déteste ». (Les deux usages peuvent se trouver côte à côte dans la même phrase : « *Myself, I shave myself* » – tandis que Clint Eastwood préfère aller chez le coiffeur.) Le mot « self » fonctionne aussi comme préfixe pronominal : « self-adhesive », « self-determining », « self-mockery », ... et des centaines de mots de la sorte. Cet usage correspond *grosso modo* à l'usage français de « auto » – « autocollant », « autonome », « autodérision » etc. (Mais l'anglais « self- » est dix fois plus fécond que le français « auto- ».) Cet usage du préfixe dérive évidemment de l'usage réfléxive du suffixe. L'usage le plus répandu est celui qui a atteint son apogée dans le roman *Martin Chuzzlewit* de Charles Dickens. *Chuzzlewit* est une étude de l'égoïsme, de ce que Dickens appelle « *universal self* »; et son égoïste acharné s'écrie : « *Oh self, self, self! At every turn nothing but self!* ». De cet usage du nom dérivent les adjectifs « selfish » et « selfless », puis le nom « selfishness », et ainsi de suite. Il est clair que cette famille d'expressions dépend de l'usage réflexif du suffixe « self » : Chuzzlewit est *selfish* parce qu'il ne s'intéresse qu'à himself; et quant à « self, self, self », il me semble que « self », là, signifie la même chose que « selfishness ». C'est un usage commun; mais il n'a rien à voir avec John Locke. Il y a d'autres usages quotidiens ou littéraires du nom « self » ; mais ils ne sont pas nombreux. Un exemple doit suffire : « *Their hideous wives, their horrid selves and dresses* ». C'est milord Byron. Le premier « their » fait référence aux maris, le deuxième aux femmes : « Leurs femmes sont hideuses – elles-mêmes sont affreuses ainsi que leurs robes ». L'origine de cet usage se trouve non pas dans l'acceptation réflexive du suffixe, mais plutôt dans son acceptation distinctive. C'est un usage humoristique (que j'aime bien) ; mais lui aussi, il n'a rien à voir avec John Locke. <footnote n="20">²⁰ L'usage avec l'accusatif d'un pronom est obsolète sauf dans « himself », « herself », « oneself », « itself », et « themselves ». Je ne sais pas pourquoi on dit « himself » plutôt que « hisself » (qui existe, mais pas dans la langue polie), mais « yourself » plutôt que « youself » ...</footnote>
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Mais lorsque le mot « self » fonctionne comme suffixe, est-il un nom ou non ? Voilà la question. Et « self » comme substantif ? Faut-il affirmer ou nier que le suffixe « self » est un nom ? On pourrait dire que la question n'a aucun sens, car les suffixes (ainsi que les préfixes) n'appartiennent à aucune des parties du discours. On pourrait dire « Parfois oui, parfois non » – oui, dans le syntagme « Myself » (où « my » est un adjectif), non dans « Himself » (où « him » est un pronom). Peut-être sera-t-on tenté de dire que le suffixe est un nom lorsqu'il est séparé mais pas autrement : lorsque Polonius conseille à Laërtes « This above all, to thine own self be true, and it must follow etc. » – le mot « self » dans « thine own self » est séparé de « thine », et doit être compris comme substantif. (Sauf si l'on décide que « thine ... self » est une tmèse ... : en ce cas, prenons le cardinal Newman, dans son Dream of Gerontius : « God's Presence, and his very Self, and Essence all divine » – où il n'est pas question de tmèse, et où « presence », « self », et « essence » sont sur le même plan grammatical.) On pourrait dire ... On pourrait dire : mais que faut-il dire ? À vrai dire, il me semble que la question n'a aucune réponse correcte : si l'on exige une réponse coûte que coûte, il faut en inventer une – il n'y a aucune réponse correcte et cachée que l'on pourrait espérer découvrir un de ces beaux matins. Et peu importe. Selon Coste, Locke, en parlant du self a pris « la même liberté avec sa langue ». Je pense que Coste a raison quand il dit que Locke a pris une liberté, mais qu'il a tort quand il dit qu'il a pris la même liberté que lui, Coste, a prise en parlant du soi. En effet, l'usage lockéen du mot « self » est barbare ; mais il n'est pas barbare parce que Locke l'emploie comme un substantif – il est barbare parce que quand il l'emploie dans des syntagmes de la sorte « myself » et « himself », il le comprend comme s'il était sur le même plan que « cat » dans « my cat » et « his cat ». Le mot « sake » est un nom. On dit « for my sake », « for God's sake », etc. Il serait absurde de traiter « for my sake » comme étant sur le même plan que « for my cat ». Pareillement pour « for my part », et « for myself ». L'expression « le soi » est un solécisme français qui s'explique par son histoire : il a été inventé pour représenter un solécisme anglais. Mais un solécisme peut en cacher un autre. Et alors ? Le jargon de n'importe quelle science est plein de barbarismes et de solécismes ; et la philosophie n'est pas une exception à la règle. On n'aime pas les usages barbares, mais on les tolère – sous deux conditions. D'abord, comme n'importe quelle nouveauté linguistique, un usage barbare doit être accompagné d'une explication sémantique : celui qui l'introduit doit indiquer le sens qu'il lui confère. Ensuite, l'usage doit être incontournable, ou du moins difficile à contourner : on ne l'admettra dans le
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lexique que si la langue naturelle n’arrive pas à exprimer ce que l’usage nouveau exprime, ou du moins n’arrive pas à l’exprimer de manière claire et concise. On se demandera donc si le barbarisme qu’est « *the self* » est incontournable, et s’il se présente chez Locke muni d’une explication sémantique satisfaisante. Les auspices, il faut l’avouer, ne sont pas favorables. J’ai déjà cité le passage vers la fin de sa discussion de l’identité personnelle où Locke parle de « cette *Chose pensante* qui est en nous, & que nous regardons comme *nous-mêmes* », et j’ai indiqué que ce que dit Locke n’est que peu cohérent ; et là où Locke introduit le mot « *self* », dans la section 9, il ne nous offre aucune définition, aucune explication. Mais, dira-t-on, Coste a rempli cette lacune. En effet, dans la note qu’il a attachée à la section 9 il explique qu’il se sert « du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu’il est *le même* ». Cette explication, que j’ai déjà citée, est fondée sur une formule de la plume de Locke lui-même : « un Être pensant & intelligent ... qui se peut consulter *soi-même* comme *le même* ». Ce que Coste écrit ne peut évidemment pas être accepté tel quel. D’abord, Locke ne veut pas employer « *self* » pour exprimer un sentiment : celui qui parle de *himself* ne parle pas d’un sentiment – il parle de lui-même, d’une personne, d’un homme, d’une chose pensante, ..., de tout sauf d’un sentiment. Mais sans doute Coste ne veut pas dire ce qu’il a dit : ce qu’il veut dire est sans doute quelque chose comme ceci : l’expression « *soi* » signifie « chose qui a le sentiment qu’elle est la même ». Ensuite, il n’y a aucun sentiment de la sorte : personne ne peut penser de lui-même (ou de n’importe quoi) « qu’il est le même », car les mots « qu’il est le même » ne constituent pas une phrase complète. (Le même *quoi* ? Le même *que quoi* ?) Or, là où Coste écrit « consulter *soi-même* comme *le même* », Locke a écrit « *consider it self as it self* ». Pourquoi ne pas adapter l’explication de Coste pour affirmer que l’expression « *the self* » désigne un être qui peut penser de lui-même comme étant lui-même ? Cette explication marche bien avec ce que Locke dit ailleurs. Ainsi, la section 17 commence par cette phrase : > Le *soi* est cette chose pensante, intérieurement convaincue de ses propres actions<fnref n="21" /> ... qui sent du plaisir et de la douleur, qui est capable de bonheur et de misère, & qui par-là est intéressée pour *soi-même*, aussi loin que cette *con-science* peut s'étendre. Il ne s’agit pas là, bien entendu, d’une explication du sens du mot « *self* », mais plutôt d’une élaboration de ce que c’est qu’être un *self* : la partie définitionnelle, on <footnote n="21">²¹ Locke : « conscious » ; Balibar : « conscient » ; Coste : « intérieurement convaincue de ses propres actions ».</footnote>
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pourrait dire, consiste dans la première clausule – en anglais : « *Self is that conscious, thinking thing* ». À la fin de la section 21 on lit qu’ il est certain qu’on ne sauroit placer l’identité personnelle dans aucune autre chose que dans la *con-science*, qui seule fait ce qu’on appelle *soi-même*, sans s’embarrasser dans de grandes absurdités. *Consciousness ... is that alone which makes what we call self*<fnref n="22" />. Disons donc que le nom « self » signifie « chose consciente et pensante », que le mot « self » est vrai d'un objet si, et seulement si, l'objet est conscient ; et admettons que cela suffise à conférer un sens sur le barbarisme. Il faut dire que ce sens est loin du sens ordinaire du mot « self », qui n'a rien à voir avec la conscience, ni avec la pensée. Considérons les trois phrases suivantes : *The President admires himself* *The cat washes herself* *The oven cleans itself* Trois usages du suffixe « self » ; trois pronoms réflexifs ; trois expressions parallèles du point de vue grammatical et aussi du point de vue sémantique. Personne ne pensera qu’un four *itself* peut penser, ni que l’usage de « *itself* » est, pour cette raison, trompeur ou inapproprié. Un bon cartésien croit que les chats ne peuvent pas penser : il sera néanmoins content de dire que *the cat washes herself*, il ne craindra pas qu’on lui attribue une idée selon laquelle Willie est une *res cogitans*. Quant au Président, il pense, sans doute, à ceci et à cela et souvent à lui-même : mais on ne lui attribue pas cette activité mentale en lui appliquant le mot « *himself* ». Locke a pris une liberté : il a légitimé un mot bâtard en lui attachant un sens sur lequel il n’avait aucun droit. Néanmoins, le mot « self », comme Locke veut l'employer, est doté d'un sens ; et par conséquent, l'expression « le soi » se présente aux francophones munie d'un sens. Mais a-t-on besoin de « *the self* », de « le soi » ? Appartiennent-ils aux incontournables ? Bien entendu que oui – dira-t-on – parce que comment discuter autrement la question de l'identité personnelle ? Bien que Locke n'ait pas inventé l'identité personnelle comme objet d'attention philosophique, il lui a rendu sa forme moderne, ce qu'il a pu faire précisément grâce au fait qu'il a introduit l'expression « *the self* ». On n'arrivera pas à bien diriger un débat anglophone sur l'identité personnelle sans se servir de l'expression « *the self* ». Du moins, pour être plus modeste, Locke n'aurait pas pu discuter l'identité personnelle comme il le voulait sans parler des *selves*. <footnote n="22">²² Balibar : « ... la conscience qui est la seule chose qui fait ce que nous appelons soi » (p. 169).</footnote>
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Mais si – il aurait pu le faire, sans la moindre difficulté. Ainsi témoigne Henry Lee, Fellow émérite d’Emmanuel College et pasteur de l’église de Tichmarsh dans le comté de Northamptonshire. En 1702 Lee a publié à Londres un livre intitulé : *Anti-scepticism : or, Notes upon each Chapter of Mr Lock’s Essay concerning Human Understanding*<fnref n="23" />. Il l’avait composé à l’intention de ses deux fils, qui étaient étudiants et par conséquent exposés à la philosophie de Locke. Lee craignait qu’ils ne puissent être infectés par la pensée innovatrice et athée de l’*Essay* ; et ses *Notes* devaient les vacciner contre la maladie. Lee soumettait chaque paragraphe de Locke à une critique détaillée, et ses remarques sur le chapitre xvii du Livre II étaient particulièrement vertes. Or, tout en discutant ponctuellement tout ce que Locke a écrit au sujet de l’identité personnelle, Lee n’emploie jamais le substantif « self », ni au singulier ni au pluriel. La critique de Lee n’est pas brillante, mais elle n’est pas stupide non plus ; Lee n’est pas un adversaire bienveillant, mais il n’est pas un polémiste superficiel ; et s’il y a des malentendus et des erreurs dans ce qu’il propose, ils ne dépendent pas du fait que le terme « *the self* » est absent de son livre. C’est-à-dire que l’on peut très bien présenter et critiquer la théorie lockéenne de l’identité personnelle sans jamais se servir de l’expression « *the self* » et que par conséquent cette expression n’est pas une partie incontournable d’une telle discussion. De fait, il n'y a rien là qui doive nous étonner. La formule lockéenne que Coste a adaptée dans sa note pour expliquer le mot « soi » est employée par Locke pour expliquer ce qu'il comprend pas le mot « *person* » ; et la section 26 du chapitre xxvii commence ainsi : > Je regarde le mot de *Personne* comme un mot qui a été employé pour désigner précisément ce qu'on entend par *soi-même*. Partout où un Homme trouve ce qu'il appelle *soi-même*, je crois qu'un autre peut dire que là réside la même personne. Le mot « *person* » désigne précisément « *the self* ». Ce fait est établi plus nettement dans l'anglais de Locke, où la première phrase est : « *Person, as I take it, is the name for this self* »<fnref n="24" />. (Je ne comprends pas pourquoi Coste a produit une version deux fois plus longue – mais peu importe.) Remplaçons « *self* » par « *person* », et rien n’est changé. C’est ce que Lee a fait, sans jamais (j’imagine) y réfléchir. C’est ce que Locke lui-même aurait pu faire. <footnote n="23">²³ H. Lee, *Anti-scepticism or Notes upon each Chapter of Mr Lock's Essay concerning Human Understanding*, Londres, 1702 ; réimpr. Olms, Hildesheim, 1973.</footnote> <footnote n="24">²⁴ La clausule « as I take it » est ambiguë : « le mot ... tel que je l'emploie ... » (Balibar) ; « Je regarde le mot ... » (Coste). On donnera sa voix à Coste, qui a pu consulter Locke.</footnote>
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Mais il ne l'a pas fait : pourquoi pas ? Lorsque Locke introduit le mot « self » dans sa discussion de l'identité personnelle il l'attache (pour ainsi dire) plutôt à l'identité qu'à la personne – peut-être était-il conscient de l'origine du mot et de ses liens sémantiques avec l'identité. En ce cas, le mot « self » souligne quelque chose qui n'est présent que de façon implicite dans le mot « person ». Il y a une autre possibilité : dans leurs usages emphatiques, les pronoms « myself », « yourself », etc. servent parfois à distinguer l'objet ainsi désigné des choses qui lui sont associées – par exemple, son essence de ses accidents (« God's ... very Self ... »). Il est possible que là aussi il y ait eu, aux yeux de Locke, une différence entre « self » et « person ». Mais il s'agit là d'hypothèses qui, pour le moins, ne sont jamais articulées par Locke lui-même. Et en tout état de cause, il est évident que si l'on veut parler de l'identité ou de l'essence des personnes, on peut le faire sans convoquer le mot « self » : on a les mots « identité » et « essence ». Les expressions « *the self* » et « *le soi* » n'ont aucune raison d'être : elles ne sont pas nécessaires, ni même avantageuses, pour une discussion de l'identité personnelle – ni pour aucune autre discussion philosophique ou non-philosophique. Pourquoi ne pas les bannir ? Bien entendu, « *le self* » et « *le soi* » sont employés sans gêne par les philosophes qui discutent les problèmes de la personne : ils font partie du jargon standard, ils ne sont plus (dira-t-on) des barbarismes. On pourrait les laisser tranquilles bien que leurs origines soient douteuses : les fils bâtards des rois d'Angleterre sont devenus des marquis, des ducs même – les mots bâtards d'une époque lointaine sont devenus des expressions légitimes. Mais ils sont – du moins à mes oreilles – des expressions ingrates ; ils ne contribuent en rien à la discussion ; et ils ont été responsables de plusieurs bêtises philosophiques. Je ne gaspillerai pas de l'encre à propos du soi de Jean-Paul Sartre ; mais je ne peux pas m'empêcher de citer un passage qui doit compter parmi les plus absurdes de la philosophie anglophone. Lorsque David Hume, dans l'Appendice à son *Traité de la Nature Humaine*, résume sa pensée sur l'identité personnelle, il écrit ce qui suit : > Lorsque je dirige ma réflexion vers *moi-même*, je n'arrive jamais à percevoir ce *soi* sans une ou plusieurs perceptions ; je n'arrive pas non plus à percevoir quelque chose d'autre que ces perceptions. C'est donc le système de ces perceptions qui constitue le soi<fnref n="25" />. Hume dirige son attention vers lui-même : il veut percevoir son *self* : il regarde là-dedans : il ne perçoit rien sauf des perceptions ... Quel capharnaüm. La conclusion, <footnote n="25">²⁵ David Hume, *A Treatise of Human Nature*, éd. A. Selby-Bigge, rev P. H. Nidditch (Oxford, 1978²), p. 634.</footnote>
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malgré le « donc », ne suit évidemment pas des prémisses. Nonobstant ce qu'il affirme, Hume a assurément perçu beaucoup de choses en dehors de ses propres perceptions. À vrai dire, il n'a jamais perçu aucune perception, car les perceptions ne sont pas des choses perceptibles. Enfin, Hume a regardé dans le mauvais endroit : s'il avait pris une glace il aurait vu ce qu'il cherchait, savoir un grand gaillard écossais. Pourquoi regarder dedans et non pas dehors ? Parce que le self que Hume cherchait se trouve, selon Locke, là-dedans. Abandonnons « self » et « soi » : gardons « person » et « personne ». Mais on n'est pas encore sorti de l'auberge. Henry Lee, qui a laissé de côté le mot « self », n'avait rien trouvé à dire contre le terme lockéen « personne » ; et on dira peut-être que si l'on veut discuter l'identité personnelle, on ne peut guère s'en abstenir. Mais quant à moi, comme le bon Dieu de S. Paul, je ne fais pas acception de personnes – du moins de personnes lockéennes. En effet la conception lockéenne d'une personne est un hybride. Au commencement de sa discussion de l'identité personnelle, Locke propose une description de ce qu'il entend par le mot anglais « person » ; et, à la fin de la discussion, il nous rappelle que le mot est « a forensic term », « un terme du barreau ». La fin ne s'accorde pas bien avec le commencement. La description se lit ainsi : Cela posé, pour trouver en quoi consiste l'identité personnelle, il faut voir ce qu'emporte le mot de personne. C'est, à ce que je crois, un Être pensant & intelligent, capable de raison & de réflexion, & qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différens termes & en différens lieux ; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres actions26, lequel est inséparable de la pensée, & lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque Être que ce soit d'apercevoir sans apercevoir qu'il aperçoit. L'identité personnelle est fixée par les deux concepts de l'identité et de la personne, car, de manière générale, pour comprendre ce que c'est qu'être le même F, il faut savoir et ce que c'est un F et ce que c'est que l'identité. Donc, la question se pose : qu'est-ce qu'une personne ? c'est-à-dire : Que veut dire le mot « personne » ? L'explication du mot « person » que Locke propose est-elle correcte ? Henry Lee, qui, comme la plus grande partie des commentateurs, pense que Locke a voulu donner une définition lexique du mot, s'est plaint : À la définition je n'ai rien à ajouter sauf qu'elle est trop longue et semble être trop gonflée afin de correspondre à son Idée. En effet, les mots un Être intelligent, capable de <footnote n="26">26 « le sentiment ... actions » : « consciousness » (Locke) ; « conscience » (Balibar).</footnote>
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raison et de réflexion sont suffisamment spacieux (big enough) pour comprendre tout le reste<fnref n="27" />. Je suis d'accord avec Lee en pensant que, prise comme une définition, la formule de Locke est trop longue – en particulier, qu'elle comprend quelques éléments qui sont superflus en tant qu'impliqués par d'autres éléments. De fait, on dira la même chose de la version abrégée de Lee, car « qui peut raisonner et réfléchir » entraîne « qui est intelligent ». De plus, si « réfléchir » signifie une pensée réflexive, alors « raisonner » sera également superflu : qui « se peut consulter soi-même ». Quant à Locke, il affirme à la fin de la section 9 que puisque la *con-science* accompagne toujours la pensée, et que c'est-là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme *soi-même*, & par où il se distingue de toute autre chose pensante : c'est aussi en cela seul que consiste l'*identité personnelle*, ou ce que fait qu'un *Être raisonnable* est toujours *le même*. « *In this alone consists personal Identity, i.e. the sameness of a rational Being* » : la pensée est toujours accompagnée par la conscience, lorsqu'on pense on est toujours conscient du fait que l'on pense – on pourrait donc définir le mot « person » tout simplement comme « *rational being* ».<fnref n="28" /> Et si l'on n'accepte pas l'idée contestable de Locke selon laquelle la pensée est toujours accompagnée par la conscience, on peut dire qu'une personne n'est rien d'autre qu'un être conscient. C'est, je crois, cette conscience, cette réflexivité, qui a persuadé maints philosophes qu'il y a quelque chose d'essentiellement égocentrique dans la conception (lockéenne) d'une personne. Si une personne doit pouvoir « consulter soi-même comme le même », n'en suit-il pas qu'il doit avoir maîtrisé la première personne, qu'il doit être capable de formuler des pensées de la sorte : « Moi, je fais ceci et cela » ? Bien entendu, lorsque je consulte moi-même, je me dis d'habitude des choses comme « Je dois me rappeler que demain je vais à Paris » – en réfléchissant sur moi-même, j'emploie d'habitude la première personne. Mais parfois je m'adresse à la deuxième personne : « Barnes, tu es paresseux – lève-toi, il est tard ». Et on peut toujours imiter Jules-César en employant la troisième personne : je puis faire référence à moi-même en disant « Barnes est en retard comme d'hab ». Je ne veux pas dire, bien entendu, que les expressions « je » et « Barnes » ont le même sens, ni même qu'elles ont le même sens lorsque c'est Barnes qui les profère. Je dis tout simplement que je puis penser à moi- même sans jamais utiliser la première personne. <footnote n="27">²⁷ H. Lee, *Anti-scepticism, op. cit.*, p. 124.</footnote> <footnote n="28">²⁸ J. Locke : « rational being » ; Coste : « être raisonnable » ; Balibar : « être rationnel ».</footnote>
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D'accord – mais peut-on « consulter soi-même comme le même » sans se servir de la première personne ? On peut bien évidemment consulter quelque chose d'autre « comme le même » sans utiliser la première personne : « Willie là (on me demande), c'est le même chat que j'ai vu la dernière fois que j'étais aux Charmilles ? ». Pour penser à quelque chose « comme le même », il suffit de se dire quelque chose comme « Cet objet-là, c'est le même vélo que j'ai eu quand j'étais un enfant ». Ceci étant le cas, si je peux parler de moi-même sans employer la première personne, je peux parler de moi-même « comme le même » sans employer la première personne. En tout état de cause, une personne, selon la formule lockéenne, est une chose qui peut penser d'elle-même. La section 26 commence comme suit : Je regarde le mot *Personne* comme un mot qui a été employé pour désigner précisément ce qu'on entend par *soi-même*<fnref n="29" />. Partout où un Homme trouve ce qu'il appelle *soi-même*, je crois qu'un autre peut dire que là réside la même personne. Le mot de *Personne* est un terme du Barreau qui *approprie* des actions, & le mérite ou le démérite de ces actions ; & qui par conséquent n'appartient qu'à des Agens intelligens, capables de Loi, et de bonheur ou de misère. Le mot « *person* » désigne le *self* ; de plus, il est « un terme du barreau » – en anglais, « *a forensic term* »<fnref n="30" /> ? Sans doute fait-il partie de la terminologie des juristes – mais il appartient également au langage des théologiens et au jargon des grammairiens – et de plus il a des usages qui ne sont pas techniques. (Si je dis « *He was not a very nice person* », je ne fais pas allusion à la grammaire, ni à la théologie, ni à la jurisprudence.) Or Locke ne croyait pas que le mot « *person* » n'avait qu'un seul usage, à savoir celui des juristes : par conséquent, lorsqu'il dit que le mot « est un terme du barreau », il doit vouloir indiquer que quand il emploie le mot ici, dans ce chapitre de son *Essay* et dans un contexte où il parle de l'identité personnelle, il faut le comprendre selon son usage judiciaire. Quel est cet usage ? Dans un manuel anglais sur la jurisprudence, l'entrée pour « person » commence ainsi : Dans la loi, une personne est n'importe quelle entité qui est reconnue comme ayant une existence légale tout en étant capable d'intenter et d'être l'objet d'un procès, et, de manière générale, étant dotée des droits et sujet aux devoirs et aux obligations<fnref n="31" />. <footnote n="29">²⁹ Sur cette phrase voir *supra*, p. 16.</footnote> <footnote n="30">³⁰ Balibar : « un terme du langage judiciaire » (p. 177).</footnote> <footnote n="31">³¹ David M. Walker, *The Oxford Companion to Law* (Oxford, 1980), p. 949.</footnote>
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Cela correspond à ce que Locke dit quand il explique que le mot « *person* » « *approprie* des actions, & le mérite ou le démérite de ces actions ... ». Mais cela ne correspond plus lorsque Locke continue en disant : « ... et qui par conséquent n'appartient qu'à des Agens intelligens, capables de Loi, et de bonheur ou de misère ». La référence aux agents et à leurs actions est essentielle à l'argument de Locke ; en effet, c'est elle qui relie l'usage du barreau à la description du terme « *person* » qui se trouve au début de la section 9 et qui sous-tend toute la discussion de l'identité personnelle. Mais quand Locke dit « par conséquent », il commet un *non sequitur* grossier. Les personnes reconnues comme telles par la loi – les personnes légales – ne sont pas nécessairement des agents intelligents. L'entrée dans le manuel anglais se poursuit ainsi : La catégorie des personnes légales comprend la plus grande partie des personnes naturelles et vivantes et aussi les personnes légales ou juridiques, comme par exemple les corporations, qui possèdent une existence légale tout à fait indépendante des personnes qui, pour l'instant, sont les membres de la corporation<fnref n="32" />. Il y a des actions faites par des entreprises, des sociétés, des États ; par la SNCF, par le CNRS, par les États Unis...; et ces actions ont leurs mérites et leurs démérites. Les êtres de cette sorte sont des personnes selon le sens judiciaire du mot « person ». Mais ils ne sont pas des agents intelligents, ils ne sont pas capables de bonheur et de misère – ils ne sont pas des personnes selon la description lockéenne : la SNCF ne pense jamais à rien, le CNRS ne peut pas réfléchir, et quant aux États Unis... Les juristes connaissent une distinction entre deux types de personnes légales : ils distinguent entre personnes « naturelles » et personnes « artificielles ». Une personne « naturelle » est une personne selon la description de Locke, une personne artificielle ne remplit pas les conditions établies dans la description. Il y a donc des personnes légales qui ne sont pas des personnes selon la description lockéenne. De plus, il y a des personnes naturelles qui ne sont pas des personnes juridiques : les enfants, les fous, la plus grande partie des arrière-grands-parents-ne sont pas ou ne sont pas encore ou ne sont plus responsables de ce qu'ils font ; mais ils sont des êtres conscients. Être conscient de ce que l'on fait et en être responsable ne vont pas forcément ensemble. Il y a deux éléments dans la conception lockéenne, l'élément indiqué par le terme « conscience » et l'élément signalé par la référence au barreau, et ces deux éléments ne <footnote n="32">³² *Ibid*.</footnote>
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sont pas équivalents l'un à l'autre. C'est pourquoi j'ai dit que la conception lockéenne d'une personne est un hybride. Mais pourquoi hybrider ? Peut-être pour des raisons eschatologiques ? La doctrine chrétienne de la résurrection des morts présuppose que la chose qui sera jugée est responsable des actions et passions qu'elle a expérimentées ici-bas. La doctrine présuppose également que la chose qui est responsable sera consciente du bonheur du paradis ou des douleurs infernales. Si la chose jugée n'est pas responsable, alors le Jugement dernier ne sera pas juste, car il ne faut ni récompenser ni punir ceux qui ne sont pas responsables de leurs actions. Si la chose jugée n'est pas consciente de ce qui lui arrivera, alors le Jugement est inutile, car il est absurde de punir ou de récompenser un être qui n'est pas conscient d'être récompensé ou puni. Les tribunaux ici-bas s'intéressent aux personnes légales et à leur identité en tant que telles. Le Tribunal céleste s'occupera des choses qui sont des personnes à la fois légales et naturelles ; et ce qui compte pour ceux qui s'intéressent à leur avenir, et surtout à leur avenir *post mortem*, est (pour ainsi dire) une double identité personnelle – l'identité d'une personne hybride. Les hybrides sont jolis dans le jardin ; mais lorsqu'on les rencontre dans les champs philosophiques, il faut s'en méfier. En particulier, si l'on s'intéresse aux conditions d'identité d'un être hybride, il faut attendre une conjonction de conditions. Lorsque l'accusé se présente aux juges du Tribunal dernier, ils devront se demander si c'est la même personne naturelle et aussi la même personne légale qui a fait ceci et cela. C'est-à-dire qu'ils devront se poser deux questions, sans savoir *a priori* si les deux questions recevront la même réponse. En tout état de cause, et mis à part le Jugement dernier, il est souhaitable de distinguer soigneusement entre personne naturelle et personne juridique. En d'autres termes, il vaut la peine de tenir à part questions de conscience et questions de responsabilité. Après ces escarmouches commence la grande bataille : quelles sont les conditions qui fixent l'identité des personnes naturelles ? Il me déplaît de me trouver en accord avec un évêque, même avec un évêque anglican du dix-huitième siècle ; mais je pense que Joseph Butler, évêque de Durham, avait raison quand il affirmait que « la conscience d'être la même personne présuppose l'identité personnelle, et par conséquent ne peut pas la constituer »<fnref n="33" />. La conscience d'être la même personne ne peut constituer l'identité personnelle parce qu'elle la présuppose. C'est-à-dire que « person » <footnote n="33">³³ J. Butler, « Of personal identity », dans son *Analogy of Religion, natural and revealed* (Londres, J. M. Dent and Sons, 1736) – je cite selon l'édition publiée à Oxford, Oxford University Press, 1874, p. 320.</footnote>
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Toi, Moi et le Soi
Jonathan Barnes
2019
10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131
fr
cc-by
Sciences cognitives
Journal of Ancient Philosophy
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ou « être conscient » se trouve sur le même plan que « président » ou « être bleu » : l'identité des présidents et êtres bleus est déterminée par une identité substantielle – par l'identité d'un homme, ou d'une fleur ; de même, l'identité d'une personne ou d'un être conscient est déterminée par l'identité d'un homme ... Mais tout cela, mon cher Francis, est pour une autre fête. Quant à ce que je viens de t'écrire, je sais bien que ce n'est pas digne de son occasion. Mais je crois que tu l'accepteras comme un souvenir des beaux jours passés et en témoignage d'une chaleureuse estime. Bien affectueusement Jonathan Bibliographie Balibar Étienne, *John Locke : Identité et différence – l'invention de la conscience*, Paris, Seuil, coll. « Essais », 1998. Barnes Jonathan, *The Presocratic Philosophers*, London, Routledge, 1982². Butler Joseph, *Analogy of Religion, natural and revealed*, Londres, J. M. Dent and Sons, 1736, réimp. Oxford, Oxford University Press, 1874. Descartes René, *Œuvres*, éd. Ch. Adam et P. Tannery, 11 vol., nouvelle présentation par B. Rochot et P. Costabel, Paris, Vrin-CNRS, 1964-1974 (édition reprise en 11 vol. au format de poche, Paris, Vrin, 1996). Lee Henry, *Anti-scepticism : or, Notes upon each Chapter of Mr Lock's Essay concerning Human Understanding*, Londres, 1702; réimpr. Olms, Hildesheim, 1973. Hume David, *A Treatise of Human Nature*, éd. A. Selby-Bigge, rev. P. H. Nidditch, Oxford, 1978². Locke John, *Essai philosophique concernant l'entendement humain*, traduit de l'anglois par M. Coste, cinquième édition, revue et corrigée, Amsterdam et Leipzig, 1755 (réimprimée avec des notes d'E. Naert, Paris, Vrin, 1989). Nidditch Peter H. (éd.), *John Locke : An Essay concerning Human Understanding*, Oxford, Clarendon Press, 1975. Pascal Blaise, *Pensées*, Paris, Flammarion, 2015. Ritter Joachim et Karlfried Gründer (éd.), *Historische Wörterbuch der Philosophie*, vol 9, Basel-Stuttgart, Schwabe, 1995. Rolland Romain, *Jean-Christophe*, Paris, Albin Michel, 1961. Walker David M., *The Oxford Companion to Law*, Oxford, Clarendon Press, 1980. Wolff Francis, *Dire le monde*, Paris, Presse universitaires de France, 1997.
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Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique
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# Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique Nicolas Leconte, Christophe Maréchal, Seddick Shiri, François Bresson, Thomas Collard ► To cite this version: Nicolas Leconte, Christophe Maréchal, Seddick Shiri, François Bresson, Thomas Collard. Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique. 11e colloque national en calcul des structures, CSMA, May 2013, Giens, France. hal-01717835 HAL Id: hal-01717835 https://hal.science/hal-01717835v1 Submitted on 26 Feb 2018 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L'archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d'enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. <figure><img src="image_1.png" /></figure> Distributed under a Creative Commons CC0 1.0 - Universal - International License
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# Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique Nicolas LECONTE<fnref n="1" />*, Christophe MARECHAL<fnref n="1" />, Seddick SHIRI<fnref n="1" />, François BRESSON<fnref n="2" />, Thomas COLLARD<fnref n="3" /> **Résumé** — L'expertise judiciaire concernant les effets physiques d'un tir par arme à feu se limite actuellement à la comparaison avec des cas réels précédemment rencontrés ou avec des cas rapportés dans la littérature. Il s'avère donc nécessaire de développer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle, afin de lier les paramètres physiques du projectile aux caractéristiques des lésions. Il est donc proposé, dans le cadre du projet ANR SUBSITETE de développer à la fois un substitut physique bio-fidèle de la tête humaine sous impact balistique, et le modèle numérique associé. C'est sur ce dernier que se focalise l'article, en proposant une réflexion sur le choix des techniques numériques, à la fois pour la discrétisation du projectile et pour celle du substitut. La MEF semble être la technique la plus appropriée à la représentation du projectile, au moins lorsqu'il ne se fragmente pas. Des cas tests complémentaires sont nécessaires pour valider une discrétisation pour le substitut, en particulier en ce qui concerne la fragmentation. **Mots clés** — Balistique, Substitut de tête humaine, Techniques de discrétisation. ## 1. Introduction Toute personne physique victime d'un tir par arme à feu subit des lésions superficielles et internes d'une extrême gravité. Les caractéristiques de ces lésions sont intimement liées aux paramètres physiques du projectile lors de l'impact (calibre, type de projectile, vitesse d'impact, état de stabilité). Malgré cette situation, l'établissement d'un lien biunivoque entre les conditions d'un tir et les effets terminaux observés sur le corps humain est théoriquement envisageable mais ne repose actuellement sur aucune base expérimentale. Cette problématique a été soulevée par l'Institut National de Police Scientifique (INPS). En effet, l'expertise actuelle se limite à une comparaison avec des cas similaires, avec toutes les incertitudes que cela comporte. Les comparaisons sont effectuées avec des cas réels précédemment rencontrés ou avec des cas rapportés dans la littérature scientifique. Les experts en balistique sont conscients des limites de ces comparaisons. Les conclusions se limitent donc en pratique à estimer une distance de tir à partir de plaies superficielles. Il s'avère donc nécessaire de développer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle, afin de lier les paramètres physiques du projectile aux caractéristiques des lésions. Le projet ANR SUBSITETE réunit un consortium constitué du Laboratoire d'Automatique, de Mécanique et d'Informatique Industrielles et Humaines (LAMIH) de Valenciennes, de l'INPS, et le Laboratoire d'Anthropologie Biologique de l'Université de Lille (LAB) dans ce but. Il a pour objectif de développer un substitut physique et numérique de tête humaine comme outil de diagnostic dans le cadre d'expertise judiciaire<fnref n="1" />. D'une part, le projet consiste donc à mettre au point un substitut physique de la tête humaine, c'est-à-dire à sélectionner les matériaux substituants pour les éléments constitutifs de la tête humaine. Thali et <footnote n="1">1 Université de Valenciennes, LAMIH/C2S, nicolas.leconte@univ-valenciennes.fr</footnote> <footnote n="2">2 Institut National de Police Scientifique, centre de Lille</footnote> <footnote n="3">3 l'Université de Lille, Laboratoire d'Anthropologie Biologique</footnote> <footnote>* Auteur correspondant</footnote> <footnote n="1">¹ Par ailleurs, cette étude permettra d'améliorer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle sur la tête.</footnote>
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al. [1] se sont attachés à concevoir un substitut de tête humaine sous impact balistique. Le substitut qu'ils proposent est composé du crâne, du cerveau, et du scalp, et la géométrie de la tête est simplifiée (Fig. 1). En fait, dans ce substitut, le crâne est constitué d'une coque multicouche en polyuréthane (diamètre 190 mm, épaisseur 5-7 mm), et une couche en latex empêche sa fragmentation. Le cerveau est représenté par une sphère pleine en gélatine (10% à 4°C). Finalement, le scalp est constitué d'une couche de silicium contenant des fibres synthétiques. <figure><img src="image_2.png" /><figcaption>Fig. 1. Exemple de substitut de tête humaine dédié à l'impact balistique [1].</figcaption></figure> Dans le cadre du projet ANR Substitête, un substitut physique similaire à celui de Thali et al. [1], c'est-à-dire représentant le crâne, le scalp, et le cerveau, est envisagé. Cependant, les matériaux substituants restent à déterminer. En particulier, l'accent est mis sur la caractérisation mécanique des propriétés de l'os crânien humain pour des vitesses statique, dynamique et balistique, car son comportement est jugé le plus prépondérant dans la réponse de la tête sous sollicitation balistique. Par ailleurs, des géométries plus complexes que celles d'une boule sont prévues par la personnalisation de la géométrie. D'autre part, un second objectif du projet ANR est de développer un modèle numérique du substitut physique de tête humaine sous impact balistique. Cette partie fait l'objet de notre article. Le modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique se compose d'un projectile d'une part, et du substitut de tête humaine d'autre part. Dans ce modèle, à la fois le projectile et le substitut de tête humaine sont déformables et susceptibles de se fragmenter. D'ailleurs, les cas réels observés ont montré que les lésions superficielles et internes étaient particulièrement dépendantes de la nature du projectile (Fig. 2). En effet, en fonction de sa nature, le projectile est susceptible de se retourner, de présenter de très fortes déformations plastiques (champignonnage), ou même de se fragmenter. <figure><img src="image_3.png" /><figcaption>Fig. 2. Exemples de scenarii lors de l'impact balistique, en fonction de la nature du projectile [2].</figcaption></figure> Il est d'ailleurs important de noter que ce sont surtout les profils de fracture/fragmentation de l'os, et la déformée résiduelle et les éventuels fragments du projectile qui auront un caractère validant en termes de capacité de prédiction pour le modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique. En effet, à la fois la déformée et les fragments éventuels du projectile et de la boite crânienne sont déterminants lors de l'expertise judiciaire. Pour modéliser le substitut bio-fidèle sous impact balistique, il s'agit alors à la fois de caractériser le comportement des différents matériaux du substitut et du projectile sous sollicitation balistique, et de sélectionner les techniques numériques adaptées à la modélisation du substitut et du projectile. C'est
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sur ce dernier point que nous focalisons notre étude. Il s'agit alors d'employer des techniques de discrétisation adaptées à la prise en compte de grandes déformations, de la perforation, et de la fragmentation, en dynamique rapide (tout en conservant des coûts de calcul acceptables). Pour cette classe de problèmes, des codes de calcul explicites sont typiquement requis. Deux techniques alternatives sont identifiées comme candidates potentielles pour la discrétisation du projectile et du substitut : la Méthode des Eléments Finis (MEF), et les Smooth Particle Hydrodynamics (SPH). La technique SPH a été sélectionnée en particulier pour sa capacité à représenter la fragmentation. Ces deux méthodes sont évaluées de manière indépendante pour la modélisation du projectile et pour la modélisation du substitut. ## 2. Exemple de projectile : 9mm FMJ ### 2.1. Description Le projectile 9mm FMJ « Full Metal Jacket » est fréquemment rencontré dans les affaires judiciaires. La vitesse du projectile lors de l'impact est de l'ordre de 200 à 400 m/s (balistique civile). Le projectile est un bi-matériau laiton-plomb (Fig. 3). <figure><img src="image_4.png" /><figcaption>Fig. 3. Dimensions et composition du projectile.</figcaption></figure> Un modèle numérique du projectile employant la MEF a été proposé précédemment [3]. Cependant, ce modèle n'inclut pas de fragmentation, mais seulement de grandes déformations. <table><caption>Tableau 1. Paramètres matériau de la loi de Johnson-Cook pour le cœur en plomb du projectile [3].</caption><thead><tr><td>(kg/m³)</td><td>E (GPa)</td><td>ν</td><td>A (MPa)</td><td>B (MPa)</td><td>n</td><td>C</td></tr></thead><tbody><tr><td>11300</td><td>0.41</td><td>0.42</td><td>6.29</td><td>45.02</td><td>0.476</td><td>0.0484</td></tr></tbody></table> ### 2.2. Cas test : Impact de la barre de Taylor L'objectif de ce cas test est d'évaluer la discrétisation la plus appropriée à la modélisation du projectile. Le problème de la barre de Taylor consiste en l'impact normal d'une barre cylindrique contre une surface rigide. En particulier, la géométrie, les conditions aux limites, et les propriétés matérielles correspondent à celles proposées pour l'impact d'une barre de cuivre dans la référence [5], car des résultats expérimentaux sont disponibles. La barre est longue de 25.4mm et son diamètre est de 7.6mm. Le comportement de la barre de cuivre est décrit par le modèle de Johnson-Cook (Eq.1). Les coefficients associés à ce modèle sont listés dans le Tableau 2. La vitesse d'impact de la barre est de 190m/s. Le contact entre la barre et la surface rigide est supposé parfait et sans frottement. Le calcul est lancé dans chacun des cas pendant 80 µs. $$ \sigma = (A + B\varepsilon^n)(1 + C\ln\varepsilon^n)(1 - T^{*m}) \quad (1) $$ <table><thead><tr><td>E (kg/m³)</td><td>E (GPa)</td><td>ν</td><td>A (MPa)</td><td>B (MPa)</td><td>n</td><td>C</td></tr></thead><tbody><tr><td>8930</td><td>117</td><td>0.35</td><td>157</td><td>425</td><td>1.0</td><td>0.0</td></tr></tbody></table>
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<caption>Tableau 2. Paramètres matériau de la loi de Johnson-Cook pour le cuivre.</caption> Plusieurs discrétisations sont évaluées. Deux types de formulations EF (même maillage), et trois types de techniques de génération de particules SPH sont testées. En fait, il est possible de générer les particules SPH de deux manières différentes : sur la base d'une géométrie, ou sur la base d'un maillage. Lorsque les particules SPH sont générées sur la base d'un maillage, les particules crées peuvent être placées soit au centre des éléments, soit au centre des éléments finis. Cinq discrétisations sont donc testées au total (Fig. 4) : * MEF, élément sous-intégré, 15120 éléments, * MEF, élément à intégration complète, 15120 éléments, * SPH, génération de particules au centre de chaque élément, 15120 particules, * SPH, génération de particules aux nœuds des éléments, 16836 particules, * SPH, génération à partir de la CAO, 18960 particules. <figure><img src="image_5.png" /><figcaption>Fig. 4. Discrétisation de la barre : discrétisations EF et SPH.</figcaption></figure> Les résultats obtenus sont présentés en Fig. 5 et dans le Tableau 3. Les déplacements verticaux et radiaux sont présentés, ainsi que les déformées finales associées différentes discrétisations. De plus, les temps de calcul sur un CPU d'un ordinateur muni d'un processeur XEON X5660 à 2,8 GHz sont présentés dans le Tableau 4. <table><caption>Tableau 3. Comparaisons des résultats numériques obtenus avec des références numériques et expérimentales.</caption><thead><tr><th></th><th>Déplacement vertical (mm)</th><th>Déplacement radial (mm)</th></tr></thead><tbody><tr><td>Expérimental [5]</td><td>9,2</td><td>5,9</td></tr><tr><td>SPH [5]</td><td>9,9</td><td>8,0</td></tr><tr><td>FEM [5]</td><td>9,1</td><td>5,6</td></tr><tr><td>SOLID (sous-int.)</td><td>9,16</td><td>5,82</td></tr><tr><td>SOLID (int. comp.)</td><td>9,17</td><td>5,70</td></tr><tr><td>SPH (Nœuds)</td><td>10,3</td><td>11,8</td></tr><tr><td>SPH (Centre)</td><td>9,7</td><td>9,2</td></tr><tr><td>SPH (CAO)</td><td>9,8</td><td>6,7</td></tr></tbody></table> <table><caption>Tableau 4. Temps de calcul associés aux discrétisations MEF et SPH.</caption><thead><tr><th></th><th>TCPU (s)</th></tr></thead><tbody><tr><td>MEF (sous-int)</td><td>104</td></tr><tr><td>SPH (centre)</td><td>107</td></tr></tbody></table>
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<figure><img src="image_6.png" /><figcaption>Fig. 5. (a) Déplacement vertical. (b) Déplacement radial.</figcaption></figure> Les résultats obtenus montrent une bonne corrélation avec ceux de la littérature, ce qui est rassurant (Tableau 3). Il apparaît que la MEF est dans tous les cas la technique de discrétisation la plus adaptée pour le cas test de la barre de Taylor, pour la taille de maille / densité de particules considérée (environ le même nombre de particules que d'EF). Les résultats obtenus à l'aide de la méthode SPH sont plus éloignés de la référence que ceux fournis par la MEF. Ce résultat est en accord avec ceux de la littérature (Tableau 3). De même, les deux formulations EF fournissent des résultats très similaires, alors que les formulations SPH montrent des écarts significatifs en fonction de la méthode de remplissage choisie. En effet, on remarque que la discrétisation SPH basée sur la CAO est la plus proche des résultats expérimentaux. Il faut noter cependant que cette technique de remplissage n'est disponible que pour des géométries simples. Le remplissage basé sur le centre des éléments finis fournit des résultats intermédiaires en termes d'erreur relative, alors que le remplissage basé sur les nœuds est le plus éloigné. L'évolution des résultats avec la technique de remplissage ne semble pas s'expliquer uniquement par le nombre de particules utilisées pour chaque discrétisation : une convergence des résultats avec le nombre de particules aurait été relativement intuitif. Cependant, les résultats de la discrétisation « particules aux nœuds » sont plus éloignés de la référence que ceux de la discrétisation « particules au centre » des éléments. De plus, des ruptures numériques sont observées dans les discrétisations SPH (Fig. 5). Ces ruptures numériques sont inattendues expérimentalement. Elles sont d'autant plus marquées pour le remplissage aux nœuds. On remarquera également qu'il n'y a pas forcément de relation entre le nombre de particules employées et le « taux » de rupture numérique. Ce résultat est cohérent avec les données du Tableau 2. Par ailleurs, les temps de calcul sont comparables (Tableau 3). # 3. Modélisation du substitut ## 3.1. Description Le substitut physique est composé du crâne, du cerveau, et du scalp. Il a été choisi de renseigner les caractéristiques du cerveau et de la peau (et de leur matériau substituant) à partir de données de la littérature. En revanche, la réponse de l'os a été jugée prépondérante. Son comportement a donc été caractérisé à partir d'essais, en particulier dynamiques (Fig. 6-7) [4]. <figure><img src="image_7.png" /><figcaption>Fig. 6. Exemple d'éprouvette d'os crânien dont le comportement dynamique a été caractérisé.</figcaption></figure>
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<figure><img src="image_8.png" /><figcaption>Fig. 7. Loi de comportement identifiée sur la base d'essais dynamiques de compression [4].</figcaption></figure> Cependant, les essais récents menés sur des échantillons osseux et sur des résines bio-fidèles ont révélé un comportement osseux significativement plus fragile dans la gamme de vitesse de la balistique que dans celle de la dynamique rapide. L'augmentation de la vitesse de déformation entraîne généralement une fragilisation des matériaux, comme dans le cas présent. Il s'agira donc de réévaluer la loi de comportement de l'os afin de prendre en compte la fragilité accrue du comportement osseux aux vitesses de déformation encore plus élevées. Par ailleurs la personnalisation des substituts est envisagée (Fig. 8). <figure><img src="image_9.png" /><figcaption>Fig. 8. Substitut personnalisable.</figcaption></figure> ## 3.2. Cas test : Impact d'une boule rigide sur plaque élasto-plastique L'objectif de ce cas test est multiple. Il s'agit d'une part d'évaluer les capacités des méthodes de représentation de la rupture / fragmentation associées à la MEF et aux SPH. Pour la MEF, il s'agit d'éroder les éléments lorsqu'un critère défini par l'utilisateur est atteint, alors que la rupture est intrinsèque pour les particules SPH. D'autre part, il s'agit de sélectionner une technique de discrétisation appropriée pour modéliser le substitut. Le problème considéré consiste en l'impact normal d'une boule rigide contre une plaque déformable en cuivre (Tableau 2). Le diamètre de la boule est de 0.1m, alors que les dimensions de la plaque sont de 0.5m par 0.5m. Le comportement de la plaque métallique est décrit par une loi élasto-plastique multi linéaire. La vitesse d'impact du projectile est de 280 m/s. Il est maillé à l'aide de 7000 éléments hexaédriques. Le contact entre le projectile rigide et la plaque est supposé parfait et sans frottement. Le calcul est lancé dans chacun des cas pendant 2.5 ms. Lorsqu'une discrétisation MEF de la plaque est employée, le maillage est constitué de 100000 EF hexaédriques. Le maillage est raffiné au centre de la plaque, zone de pénétration du projectile, pour favoriser une description précise de la perforation à l'aide de la technique d'érosion (Fig. 9). Ici le critère de rupture choisi est une déformation plastique maximale : les éléments dépassant 40% de déformation plastique sont érodés ($ε_{erosion} = 40\%$). Lorsqu'une discrétisation SPH de la plaque est employée, un remplissage en particules est effectué au centre des éléments du maillage EF (Fig. 9).
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<figure><img src="image_10.png" /><figcaption>Fig. 9. Discrétisation de la plaque : (a) EF et (b) SPH</figcaption></figure> La configuration déformée montrant le trajet du projectile après perforation de la plaque et les débris qui en résultent et les isovaleurs de la déformation plastique équivalente pour quatre états successifs d'impact, sont montrées respectivement sur les Figs 10, 11. <figure><img src="image_11.png" /><figcaption>Fig. 10. Répartition de la déformation plastique équivalente (MEF).</figcaption></figure> <figure><img src="image_12.png" /><figcaption>Fig. 11. Perforation de la plaque (SPH).</figcaption></figure> La capacité de la technique d'érosion à modéliser qualitativement la perforation de la plaque métallique par le projectile est démontrée, pourvu que la taille EF soit suffisamment faible. Les fragments obtenus à l'aide de la discrétisation SPH sont qualitativement moins conséquents. Un réglage plus précis des paramètres de la méthode semble nécessaire. Il s'agira alors de disposer de résultats expérimentaux, provenant d'essais balistiques sur résines pour pouvoir sélectionner la technique numérique la plus adaptée pour représenter la rupture et la fragmentation du substitut. ## 4. Conclusion et perspectives La sensibilité de la méthode SPH à la technique de remplissage employée est importante. La méthode de remplissage basée sur une géométrie simple est la plus appropriée pour limiter l'erreur. Cependant, dans le cas de la modélisation de la géométrie d'un projectile et d'un substitut réel, cette option de remplissage ne sera pas disponible. Il serait donc nécessaire de mailler avec un soin particulier la géométrie complexe du substitut, avant d'employer l'une des techniques de remplissage alternative.
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Par ailleurs, il semble à ce stade peu propice de discrétiser le projectile en SPH. En effet les grandes déformations du projectile sont surestimées par rapport à la MEF, qui est plus en adéquation avec les résultats expérimentaux. Ce serait particulièrement problématique dans un cas de figure tel que celui du champignonnage. Si le projectile est blindé, il n'est certainement pas nécessaire d'avoir recours au SPH, car il ne serait pas susceptible de se déformer de manière significative (ni de se fragmenter). Le seul cas problématique semble donc être celui de la fragmentation du projectile. A ce stade, la MEF semble être la technique de discrétisation la plus appropriée pour modéliser le projectile, c'est-à dire au moins tant que le projectile ne se fragmente pas. Des réglages plus poussés semblent nécessaires pour trancher entre la méthode SPH et la MEF pour le substitut. D'autres cas tests sont prévus pour choisir les techniques de discrétisation les plus adaptées à la modélisation d'un substitut de tête sous impact balistique. En effet, il s'agira d'évaluer la capacité des techniques de discrétisation à représenter la perforation d'un multi-matériau (crâne-cerveau-scalpe). De même, il s'agira également d'évaluer les phénomènes intervenant dans le cadre de l'impact balistique d'une boîte remplie de gélatine dont la paroi est constituée d'un multi-matériau. Par ailleurs, les tests pourront être effectués dans le cadre d'impact normaux ou obliques. Les capacités des discrétisations de type Eléments Discrets (ED) et SPH coque, disponibles dans le code de calcul explicite EUROPLEXUS [6, 7], pourraient également être évaluées. Finalement, des méthodes de couplage pourraient être employées de manière à bénéficier des avantages des différentes techniques de discrétisation (capacité de fragmentation, prise en compte des conditions aux limites, temps de calcul). <figure><img src="image_13.png" /><figcaption>Fig. 12. Maillage EF d'un projectile déformable impactant une boule déformable.</figcaption></figure> Références [1] M.J. Thali, B.P. Kneubuehl, U. Zollinger, R. Dirnhofer, A study of the morphology of gunshot entrance wounds, in connection with their dynamic creation, utilizing the “skin-skull-brain model”. Forensic Science. International, 125, 2002, pp. 190–194. [2] Kneubuehl B P, Coupland R M, Rothschild M A, Thali M J, *Wundballistik, Grundlagen und Anwendungen*, 3e éd., Ed. Springer, 2008. [3] C. Marechal, F. Bresson, G. Haugou. Development of a numerical model of the 9mm parabellum fmj bullet including jacket failure, Engineering Transactions, 59(4), pp. 263-272, 2011. [4] J. Halgrin, S. Shiri, C. Marechal, G. Haugou, F. Bresson, T. Colard. Experimental and numerical characterisation of the mechanical behaviour of the cranial bone. Computer Methods in Biomechanics and Biomedical Engineering, 15(S1), pp. 313-315, 2012. [5] S. Ma, X. Zhang, X.M. Qiu. Comparison study of MPM and SPH in modeling hypervelocity impact problems. International Journal of Impact Engineering, 36(2), pp. 272-282, 2009. [6] F. Caleyron, A. Combescure, V. Faucher, S. Potapov. Une méthode sans maillage pour la modélisation des interactions fluide-structure: Application à la rupture d'un réservoir sous impact, CSMA 2011. [7] S. Potapov, V. Faucher. Endommagement et ruine des structures renforcées sous impact, CSMA 2011.
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# Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger, Arnaud Lemarchand, Constanza Pardo, Jean-Marie Saurel ► To cite this version: Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger, Arnaud Lemarchand, et al. Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production. 2022, pp.13. [hal-04224730](https://hal.science/hal-04224730v1) HAL Id: hal-04224730 https://hal.science/hal-04224730v1 Submitted on 2 Oct 2023 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L'archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d'enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. <figure><img src="image_1.png" /></figure> Distributed under a Creative Commons CC BY 4.0 - Attribution - International License
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<figure><img src="image_2.png" /></figure> <figure><img src="image_3.png" /></figure> Nœud GLASS des Observatoires volcanolo- giques et sismologiques en pré-production Les observatoires volcanologiques et sismologiques (OVS) de l'IPGP opèrent à des fins de recherche et de surveillance 77 stations GNSS per- manentes réparties sur les quatre dé- partements d'outre-mer abritant des volcans actifs. L'Observatoire du Piton de la Fournaise (OVPF) à la Réunion maintient un réseau de 33 stations, l'Observatoire volcanologique et sis- mologique de Martinique (OVSM) en maintient 12 et celui de Guadeloupe (OVSG) 28. S'ajoutent également les 4 stations gérées par l'OVPF à Mayotte et sur l'île de Grande Glorieuse dans le cadre du Réseau de surveillance volcanologique et sismologique de Mayotte (Revosima). Dans le cadre de l'infrastructure de recherche EPOS, l'environnement GLASS (pour Geodetic Linking Ad- vanced Software System, Féres 2017) a été développé pour permettre la diffusion commune et homogène des données et produits GNSS à l'échelle européenne. Après près de deux ans de travail en collaboration avec les développeurs de l'Observatoire de la Côte d'Azur, l'IPGP a terminé le dé- ploiement d'un "nœud GLASS" (un serveur de données) hébergé par son centre de données. Ceci s'inscrit dans l'implication de l'IPGP au sein du TCS-Volcanologie d'EPOS. Depuis mai 2022, les données GNSS des OVS de 2000 à 2018 au format RINEX2 sont d'ores et déjà disponibles. Les livraisons pour la période 2019-2022 sont en cours et la diffusion en routine à J+1 ainsi que la transition vers le format RINEX3/4 est planifiée à l'horizon 2023. Le portail volobsis donne accès aux données GNSS des OVS en général et la page glasswebui propose l'interface utilisateur GLASS en particulier. En parallèle, les métadonnées au format Sitelog IGS et GeodesyML sont disponibles sur la plateforme M3G. L'Intégralité du réseau GNSS des OVS de l'IPGP se retrouve sous la dénomination de VOLC virtual network, et les réseaux de l'OVSG, de l'OVSM de l'OVPF et du REVO-SIMA sont respectivement disponibles sous les intitulés GL, MQ, PF et QM local networks. Une attention particulière a été portée sur la cohérence des en-têtes des fichiers RINEX afin de valider leur RINEX Data Availability <figure><img src="image_4.png" /><figcaption>IPGP data node</figcaption></figure> 1 historique des données diffusées via le noeud GLASS de l'IPGP au 17 novembre 2022 (source: EPOS GNSS Data Monitoring) contenu avec celui des sitelogs, et dans le cas contraire de les corriger. Pour ce faire, un utilitaire, RinexMod, a été spécialement développé. Il est mis à disposition de la communauté depuis le dépôt GitHub de l'IPGP. Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger, Arnaud Lemarchand, Constanza Pardo, Jean-Marie Saurel En savoir plus Volobsis : volobsis.ipgp.fr/data/access-gnss-data Interface utilisateur GLASS : volobsis.ipgp.fr/glasswebui Plateforme M3G : gnss-metadata.eu Utilitaire RinexMod : github.com/IPGP/rinexmod. DOI des collections de données incluant les don- nées GNSS 10.18715/guadeloupe.ovsg 10.18715/martinique.ovsm 10.18715/reunion.ovpf 10.18715/mayotte.revosima
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Sciences naturelles
W3121715946
Conciliation vie familiale et vie professionnelle par les femmes travaillant dans le secteur public de la santé à Lomé : quelles stratégies d’adaptation ?
Gnoumou Thiombiano Bilampoa; Toudeka Ayawavi Sitsopé; Jean Simon David
2021
10.4000/interventionseconomiques.12705
fr
cc-by
Sciences humaines et sociales
Interventions économiques
1
# 01. Introduction L’Afrique subsaharienne connaît depuis plusieurs décennies des mutations qui se manifestent à travers une meilleure scolarisation, notamment celle des filles, un recul sensible de l’âge au mariage et une participation croissante des femmes aux activités génératrices de revenus (Adjamagbo et Calvès, 2012). En effet, le taux d’activité des femmes y est très élevé comparé à d’autres parties du continent. Selon les données de l’Organisation International du Travail (OIT, 2018), près de 65 % des femmes âgées de « 15 ans et plus » de cette région exercent une activité économique, soit trois fois plus qu’en Afrique du Nord (Algérie : 13,5 % ; Égypte : 18,4 %). Lorsqu’on compare les taux de participation au marché du travail selon le sexe, il ressort que celui des hommes est supérieur (74,0 %) à celui des femmes (64,7 %) (Ibid.). Cet écart s’expliquerait par le fait que les femmes sont plus impliquées dans des activités non marchandes que les hommes (Gning, 2013). La présence accrue des femmes sur le marché de l’emploi ne favorise pas une modification des rapports de genre au sein des familles/ménages, mais soulève plutôt la question de la conciliation travail-famille (Badini-Kinda, 2010). D’après Tremblay (2012), cette situation est même vécue de manière différente selon les conditions de vie personnelles/familiales et suivant le milieu professionnel d’appartenance. De ce fait, si les contraintes liées à la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale touchent les femmes salariées de manière générale, elles touchent particulièrement les femmes du secteur hospitalier (Fusulier et Tremblay, 2013). Malgré un emploi du temps très chargé (heures supplémentaires, horaires décalés, travail de nuits et des week-ends, etc.) et la détérioration des conditions de travail au Togo, les femmes représentent 41,5 % du personnel soignant (MSPS, 2017). Par ailleurs, cette proportion conséquente de femmes dans le secteur de la santé ne s’est pas accompagnée d’un changement dans la répartition sexo-spécifique des tâches domestiques et parentales. Dans le contexte togolais, il est socialement admis que les travaux domestiques sont ‟naturellement″ destinés aux femmes (Kpadonou, 2019). Ceci dit, en plus de leurs activités professionnelles, les femmes doivent assurer les activités domestiques et parentales, d’où les difficultés de conciliation travail-famille auxquelles sont confrontées au quotidien les soignantes. Si la question de la conciliation travail-famille a de fortes implications sur le plan de l’évolution sociale et économique d’un pays, force est de constater que peu d’études lui ont été consacrées en Afrique subsaharienne, et spécialement au Togo où la mise à l’agenda politique de cette question est récente et fait suite à l’adoption du thème de la Journée internationale des droits des Femmes en 2017 : « Les femmes dans un monde du travail en mutation, Planète 50/50 d’ici 2030. ». De plus, parmi les travaux publiés sur ce sujet, aucun ne s’est penché spécifiquement sur le secteur formel de l’emploi (Adjamagbo et al. 2009 ; Kpadonou, 2019). Ce secteur offre le plus souvent le travail salarié exigeant de l’employé une entière disponibilité à l’embauche, débarrassé de toutes autres contraintes (Fusulier, 2013). Or, cette distance entre le monde du travail et la famille influence fortement les femmes salariées qui ont des exigences relatives à la sphère domestique. Dans cet exercice conflictuel, elles sont souvent en retard à leur lieu de travail. Cette situation se trouve exacerbée par la faiblesse des dispositifs légaux en ce qui concerne la question de la conciliation travail-famille (Adjamagbo et al. 2016), l’insuffisance de structures sociales d’accueil de la petite enfance notamment les crèches et les garderies (Jacquemin, 2012), la difficulté à trouver de la main-d’œuvre substitutive de façon permanente. Dès lors, le problème de conciliation travail-famille devient préoccupant au Togo. Deux questions se posent : i). Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les femmes soignantes dans la conciliation travail-famille ? ii) Quelles stratégies mettent-elles en œuvre pour assurer leurs tâches professionnelles tout en répondant à leurs responsabilités familiales ? Le présent article vise à cerner les facteurs qui expliquent les difficultés que connaissent les femmes soignantes en ce qui a trait à la conciliation de leur vie familiale et professionnelle et à relever les stratégies qu’elles mettent en œuvre pour contourner ces difficultés. Il s’articule de la façon suivante. La première section est consacrée au contexte de l’étude. La seconde section présente le cadrage théorique. Dans la troisième section est exposée la méthodologie adoptée et la quatrième et dernière section livre les principaux résultats obtenus. # 02. Quelques éléments du contexte ## 2.1 Femme togolaise et emploi La femme togolaise, à l’instar de l’homme, a toujours travaillé pour assurer sa survie et celle de ses progénitures. Selon les données de la seconde Enquête Démographique et de Santé du Togo, en 1998 plus de ¾ (78 %) des femmes en union ont déclaré avoir travaillé durant les 12 derniers mois qui ont précédé l’enquête (Anipah et al, 1999). Quinze ans plus tard (en 2013), cette proportion s’était élevée à 85 % (MPDAT, 2015). Cette augmentation du nombre de femmes sur le marché du travail résulterait en partie de la persistance de la crise socioéconomique caractérisée par le sous-emploi des hommes (MSPS, 2017). Au regard du faible revenu de ces derniers, les femmes s’impliquent davantage dans les activités rémunératrices en vue de contribuer à la survie des ménages. Parfois, elles se substituent à leur conjoint en prenant en charge les principaux besoins du foyer (Adjamagbo et al. 2009). Les femmes togolaises actives sont très présentes dans le secteur informel (68 %), en revanche, elles ne sont que 12 % dans le secteur formel (Akinocho, 2019). En 2016, le nombre de personnels de santé recensés était évalué à 10 188 dont 42 % étaient de sexe féminin (MSPS, 2017). En fait, au Togo, généralement ce sont les femmes qui dispensent souvent des soins médicaux dans la famille/communauté. En outre, dans certaines ethnies (Adja et Ouatsi), les pratiques religieuses de la plupart des hommes de ces milieux interdisent aux femmes mariées de se présenter nues devant un homme autre que leur mari. Ces interdits, ayant pour corollaire des punitions divines ou la répudiation par le mari, les privent de soins de santé, en particulier gynécologiques lorsqu’ils sont administrés par un homme (Alabi, 2010). ## 2.2 Le Togo : une société aux mœurs patriarcales L’accès des femmes au marché du travail leur permet certes de jouir d’une relative autonomie financière et de contribuer aux besoins de leur famille, mais elles restent confinées dans l’exercice de la quasi-totalité des tâches domestiques. Cette inégalité récurrente dans le contexte togolais pourrait être attribuable à une dynamique fonctionnelle largement basée sur le patriarcat. Fondé sur la domination du sexe féminin par le sexe masculin, ce système sociopolitique maintient la femme dans un statut de subordonné en lui affectant l’énorme masse de travail domestique (Delphy, 2000). Au Togo, comme dans toutes les sociétés patriarcales, des sanctions institutionnelles et structurelles mises en place par des normes et règles sociales profondément patriarcales existent encore. Le mariage par le système de la dot confère aux hommes le statut de chef de ménage et contraint les femmes à être soumises à leur mari. En effet, si pour la femme la dot est un signe d’honneur et de considération, pour l’homme elle est le signe de son engagement et de sa capacité à jouer son rôle de chef de famille. Ce lien du mariage renforce la légitimité sociale du maintien des femmes dans les tâches domestiques (Kpakpo-Lodonou, 2017). L’observation de la vie quotidienne des ménages montre que la plupart des activités domestiques, lorsqu’elle n’est pas déléguée à une aide extérieure à la famille (généralement de sexe féminin) contre une rémunération, est souvent confiée aux membres de sexe féminin appartenant aux ménages (Vampo, 2018). Et comme l’atteste la Politique Nationale pour l’Egalité et l’Équité de Genre au Togo : > « Les communautés édifient les relations familiales entre les hommes et les femmes à partir d’une inégalité fondamentale entre l’homme et la femme, entre le garçon et la fille. L’homme, chef de famille, incarne l’autorité au sein du ménage. (..) La femme, mère et épouse demeure la première éducatrice, responsable de la transmission des valeurs morales et spirituelles. Elle a la charge sociale du fonctionnement de la vie domestique. » (MPF, 2011 : 12) # 03. Orientation théorique Vu les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes du secteur public médical et paramédical face à la double journée de travail (professionnelle et familiale) et les stratégies d’adaptation qu’elles mettent en œuvre pour palier à ces dernières, cet article s’inscrit dans la cohérence de trois théories à savoir : la théorie des conflits de rôle (Katz et Kahn, 1966 ; Greenhaus et Beutell, 1985), la théorie de l’enrichissement (Greenhaus et Powell, 2006) et la théorie de l’interactionnisme symbolique (Goffman, 1973). Dans la théorie du conflit, la concentration, l’énergie et le temps sont des ressources limitées. Du coup, en consacrant plus de ressources dans un domaine cela crée un déséquilibre entre travail et famille, d’où le conflit de rôle (Katz et Kahn, 1966). Le conflit emploi-famille peut être ressenti comme un conflit entre les différents rôles à jouer et dans lesquels des pressions venant de l’emploi et de la famille seraient mutuellement incompatibles selon Greenhaus et Beutell (1985). Ces auteurs identifient trois formes de conflits de rôle. Le conflit de temps (en lien avec la surcharge temporelle due aux différents rôles ainsi qu’avec la difficulté -manque de temps- à gérer les exigences de l’un et de l’autre) ; le conflit de tension (les tensions générées par l’exercice de l’un des rôles sont susceptibles de causer de l’anxiété, de la fatigue, de l’irritabilité, etc., qui interfèrent avec l’exercice de l’autre rôle) et le conflit de comportement (le comportement propre à un rôle est incompatible avec le comportement attendu dans un autre rôle). Ces trois types de conflits constituent des formes d’incompatibilités déduites des conflits de rôle par Greenhaus et Beutell (1985). Contrairement à la théorie des conflits de rôle, dans la théorie de l’enrichissement les auteurs Greenhaus et Powell (2006) postulent que les expériences dans un rôle peuvent améliorer la qualité de vie dans l’autre rôle, à savoir la performance ou l’affect. Ils définissent l’enrichissement travail-famille comme « les potentialités qu’offrent les expériences émanant d’un rôle pour améliorer la qualité de vie dans l’autre rôle ». Ces potentialités peuvent se présenter sous quatre différentes formes : les compétences et perspectives, les ressources psychologiques et physiques, les ressources matérielles et celles liées au capital social, la flexibilité et le développement personnel (Ollier-Malaterre, 2012). Quant à la théorie de l’interactionnisme symbolique de Goffman (1973), elle stipule que l’individu, loin d’être passif, réagit en modifiant son attitude dans un sens ou dans l’autre pour retrouver son équilibre face à la moindre pression. Dans la présente étude, cette théorie invite à examiner les stratégies que les soignantes mettent en œuvre face aux attentes de chacun de leurs rôles. Chacune des théories sus-présentées offre un cadre spécifique, mais aucune ne permet à elle seule de cerner de manière exhaustive l’ensemble des relations qui existent entre le travail et la famille. Toutefois, loin de se diverger, elles se complètent. De par l’objet et les questions que soulève cet article, il exige que soit adoptée une perspective théorique multi-paradigmatique pour mieux comprendre les difficultés que vivent au quotidien les femmes soignantes et les stratégies qu’elles mettent en œuvre pour se maintenir en emploi tout en continuant à remplir leurs devoirs de mère et d’épouse. # 04. Données et méthodes Le corpus de données mobilisé dans ce travail de recherche est constitué de soixante-un (61) entretiens semi-directifs menés auprès de trois groupes sociaux : 49 femmes soignantes dans deux formations sanitaires publiques de référence à Lomé (CHU Sylvanus Olympio et Hôpital de Bè) ; 10 collègues hommes et 2 conjoints. Le tableau ci-dessous donne la répartition des personnes interviewées par cible (tableau 1). <figure><img src="image_1.png" /></figure> Les entretiens se sont déroulés majoritairement dans les formations sanitaires. La sélection des femmes soignantes et de leurs collègues masculins s’est faite par choix raisonné (Diop-Sall, 2017). Signalons que les interviews avec les collègues hommes et les conjoints ont été réalisés dans l’optique de saisir leurs témoignages quant aux difficultés de conciliation travail-famille pour les femmes. Des critères tels que « appartenir au corps soignant du secteur public médical ou paramédical », « être marié » et « avoir des enfants dont le benjamin est en âge préscolaire (0 à 5 ans) » ont été utilisés pour l’échantillonnage. Les guides d’entretiens, organisés autour de plusieurs thématiques, ont permis de collecter des informations sur la vie familiale des femmes soignantes ; sur leur vie conjugale, génésique et professionnelle ; sur leurs rôles et responsabilités au sein des ménages ; sur l’articulation travail-famille et enfin sur la connaissance des mesures et lois sur la conciliation travail-famille. # 05. Résultats et discussions ## 5.1 Femme soignante : entre foyer et profession Le mariage et la maternité sont fortement valorisés et restent deux éléments structurants de l’identité féminine au Togo (Adjamagbo et al, 2009). Dans un tel schéma social, l’union conjugale est un objectif poursuivi par la plupart des jeunes togolais. Une femme célibataire ayant un niveau intellectuel élevé est moins respectée que celle qui a un mari et des enfants avec un niveau intellectuel moins élevé. Ainsi, pour les femmes interviewées, « se marier et faire des enfants » est tout aussi important qu’avoir un diplôme de fin d’études. Pour preuve, la quasi-totalité des soignantes interviewées (45/49) ont eu leur première grossesse en fin de formation ou en début de leur fonction. Après le mariage, les femmes cherchent à avoir un enfant en vue de légitimer leur union et se conformer aux règles de la société. Le respect de ce cadre normatif, lorsqu’il coïncide avec la fin des études ou le début de leur carrière professionnelle, entraîne des difficultés de conciliation travail-famille pour la femme. Comme le mentionnent certaines soignantes (25 sur 49), quand les grossesses sont à risques, leur performance au travail s’en trouve affectée : > « J’ai fait la première année de boulot avec une grossesse. C’est le début de la grossesse qui m’a dérangé un peu. Je venais souvent en retard au service. Mais dès que j’arrive, je donne le meilleur de moi-même. Si la salle d’attente n’est pas vide, je ne me repose pas. […] Je travaillais plus qu’il n’en faut au point que j’ai eu la menace d’avortement. À quatre mois, j’ai failli faire un avortement spontané dû aux tracas du service. » Isabelle, assistante médicale, 38 ans, 2 enfants. Par ailleurs, l’arrivée d’un enfant marque un changement dans le mode de vie des ménages. Cet évènement engendre les obligations parentales qui bouleversent la vie quotidienne du couple et surtout celle de la femme. Il s’agit entre autres des tâches liées à l’entretien de l’enfant et à sa garde (le conduire à la crèche ou à l’école). Les femmes soignantes interviewées n’ont pas manqué de le souligner : > « L’arrivée des enfants a changé beaucoup de choses dans ma vie : sur le plan professionnel, la disponibilité que j’avais pour le boulot, je dois la réduire maintenant. Avant je pouvais rester au boulot jusqu’à 23 heures sans m’inquiéter. Maintenant, avec les enfants, à 20 heures, je commence à m’inquiéter. » (Brigitte, médecin gynécologue, 43 ans, 3 enfants). Vivant dans une société imprégnée par les mœurs patriarcales, les femmes soignantes subissent toujours l’effet de la division sexuelle du travail, et ce quel que soit leur niveau intellectuel ou l’activité qu’elles exercent (Hounhanou, 2007). En ce sens, elles doivent cumuler au quotidien, les activités relevant de leur profession (sauver les vies humaines, prendre en compte les cas urgents, etc.) tout en se pliant aux exigences liées à leurs rôles d’épouse et de mère (propreté de la maison, préparation des repas, soins aux enfants, intimité avec le mari, etc.). Par conséquent, l’organisation au niveau de l’emploi et de la vie familiale constitue pour ces femmes une véritable équation qu’elles s’efforcent à assumer quotidiennement. D’ailleurs, voulant toujours garder le statut de "bonne épouse", nous observons bien qu’elles tiennent un discours qui valide les « responsabilités traditionnelles » d’épouse et de mère qu’on leur attribue : > « […] Avant de partir pour le service, même si je ne fais pas tous les travaux concernant les soins à donner aux enfants, je m’efforce pour assurer les tâches qui relèvent des soins à donner à mon mari. Je balaie sa chambre, je lave ses sanitaires, je lui fais le lit et avant de partir, je ferme la porte de sa chambre […]. Je fais le maximum pour être une bonne épouse » Reina, assistante médicale, 41 ans, 3 enfants. À la lueur de ce témoignage, nous convenons alors avec Badini-Kinda (2010) qu’il y a une certaine "intériorisation des normes sociales" par les individus hommes comme femmes qui prendrait naissance dans la socialisation depuis l’enfance et qui conduirait les femmes elles-mêmes à légitimer le rôle traditionnel qui leur a été attribué. Au sujet du rôle des hommes au sein des ménages, 47 femmes sur 49 affirment que leur partenaire participe aux dépenses du ménage (payement du loyer, des frais d’électricité, d’eau, de scolarité et de santé) et aux soins des enfants (repassage de tenues scolaires, transport des enfants à l’école ou aux centres de loisirs, aide pour les devoirs scolaires). Ces propos ont été confortés par les collègues hommes et les conjoints des soignantes interviewés. Dans l’espace sociétal togolais, le travail domestique est féminisé. Par peur du « quand dira-t-on », certaines femmes soignantes s’opposent à la participation de leur conjoint aux tâches domestiques pour ne pas subir les critiques des voisins et surtout des parents ׃ > « Pour les travaux de maison, je remercie mon mari. Souvent les voisins disent que j’ai envoûté mon mari. Par exemple, si je suis de garde, il lave tous nos habits. Dès mon retour de service, il récupère mes blouses et il les lave. Mais, depuis que ma belle-mère est venue passer quelque temps avec nous, j’ai discuté avec mon mari pour qu’il arrête de laver mes habits. » Aurélie, sage-femme, 32 ans, 1 enfant. Comme le soutiennent Kpadonou et collab. (2014 : 10) « Lorsqu’il n’y a aucun adulte de plus de 18 ans dans le ménage en dehors du couple, les hommes ont une probabilité trois fois plus grande de contribuer à la préparation des repas à Lomé ». L’analyse du corpus de données montre que la présence de certaines personnes majeures et surtout influentes (belles-mères, belles-sœurs, beaux-pères) dans les ménages constitue l’une des raisons de la non-participation des hommes aux tâches domestiques. Ceci s’explique par le fait que les normes culturelles ont confiné les hommes et femmes dans leur rôle respectif de sorte qu’exercer des tâches domestiques par un homme est considéré comme une transgression des normes sociales. De même, les ragots remplissent une fonction sociale importante dans les réseaux de relations, incitant ainsi les individus à se conformer aux règles et normes de la vie sociale (Ngozi Adichie, 2017). <figure><img src="image_2.png" /></figure> > « Mon papa est décédé dès que j’avais l’âge de huit ans et il a fallu très tôt se battre pour réussir dans la vie. Donc durant tout le collège j’ai vécu avec maman et je faisais les travaux domestiques. Lorsque j’ai eu le BEPC et que je devrais continuer au lycée, j’ai quitté ma mère pour vivre seul en ville et je faisais seul tous les travaux ménagers. Je me suis habitué à faire les travaux ménagers… » (Jean, enseignant au secondaire, 46 ans, 4 enfants). La participation des hommes aux tâches domestiques serait aussi fonction de leur trajectoire de vie familiale : « Mon mari m’aide beaucoup dans les tâches domestiques […] il était déjà comme ça, lorsqu’on s’est rencontré. Il aidait beaucoup sa maman dans les tâches domestiques… » Monique, assistante médicale instrumentaliste, 38 ans, 2 enfants. Les témoignages ci-dessus révèlent l’impact de l’environnement familial sur la participation ou non des hommes aux tâches domestiques. Ayant été initiés par leur mère, Jean aussi bien que le mari de Monique se sont habitués aux tâches ménagères avant de faire leur entrée en vie conjugale. Il s’agit de l’« apprentissage par observation » (Caclard et Delesalle, 2012). L’individu (enfant) apprend en observant et en imitant d’autres individus autour de lui. En les reproduisant de façon permanente, les actions/gestes émanant de leur entourage les accompagneront tout au long de leur vie. ## 5.2 Les difficultés d’ordre institutionnel : causes des difficultés de conciliation travail-famille ? Pour assurer la bonne organisation de travail au sein des institutions hospitalières, un ensemble de règles et de principes doit être suivi, ce qui astreint les femmes travaillant dans le secteur de la santé à être constamment à la recherche de l’équilibre entre leur vie professionnelle et familiale. Le témoignage ci-après d’un de leur collègue homme explique cette contrainte qui est sans doute plus forte pour les femmes. « …Dans notre contexte ici, nous ne maîtrisons pas le temps. Tu peux prévoir quitter le service à 17 heures et faire 2 heures ou 3 heures de plus (…) À 16 heures, on peut amener une femme qui a fait une rupture (utérine). [...] À cause de cette urgence, tu es obligé de te plier aux règles du service. […] L’intervention prévue pour 30 mn, peut faire 2 heures à 3 heures. […] Ton collègue qui devrait te relayer peut arriver à 17 heures 30 mn comme prévu, mais il ne peut pas te remplacer dans la salle d’opération. Dès que l’intervention chirurgicale a commencé, il faut la terminer… » Jean, assistant médical instrumentiste, 45 ans, 3 enfants. La sphère hospitalière est faite d’imprévus. Dépendamment des jours et en raison du manque de personnels, les prestataires de soins restent plus longtemps que prévu au service. Cet excès de charge physique génèrerait des fatigues intenses et aggraverait leur charge mentale. > « Dans notre service, la charge de travail est lourde à cause du manque de personnels. J’aide le chirurgien dans la réalisation des opérations. […] Je fais la table opératoire. Une fois l’opération terminée, je lave et je stérilise tous les matériels pour une prochaine opération. Il arrive que nous fassions 10 à 15 opérations par jour et dans le seul bloc opératoire. […] Il y a également des comptes rendus à faire pour chaque opération réalisée. C’est compliqué ! » Gloria, sage-femme instrumentiste, 39 ans, 3 enfants. Lorsque la mobilisation des personnels en poste n’est pas suffisante, les soignantes peuvent être sollicitées par les établissements – non sur la base du volontariat –, et ce même pendant les jours de congé ou de repos. Cette conjoncture leur absorbe du temps et de l’énergie et, par effet de vase communicant, leurs rôles d’épouse et de mère sont souvent affectés. > « Parfois, tu es sollicitée pendant ton jour de repos s’il y a une urgence et que le personnel présent est insuffisant. […] Tu reviens du boulot, pour t’occuper de tes enfants, on te prive encore de ton repos pour des urgences, vraiment [hochement de tête] ce n’est pas facile. On bosse trop ! » Reina, assistante médicale instrumentiste, 35 ans, 2 enfants. Mis à part le problème d’effectif, les formations sanitaires sont sous équipées. Conséquence, la charge de travail s’est alourdie pour les femmes soignantes qui évoquent le décès des patients à cause des soins prodigués qui ne sont pas en adéquation avec les soins requis et qui décrivent l’impact de la pénurie de personnels sur leurs occupations familiales. > « ..Des fois, les femmes meurent à cause du manque de matériels […]. La nuit l’équipe est restreinte avec un plateau technique faible et donc tu fais de ton mieux, mais certaines meurent. Les décès nous affectent au point que nous manquions à nos occupations familiales… » Naomi, sage-femme, 39 ans, 2 enfants. Néanmoins, l’on doit reconnaitre que les conflits que vivent les femmes varient d’un service médical à un autre. Par exemple, la charge de travail est plus importante dans le service de gynécologie que dans le service de dermatologie. ## 5.3 Conciliation travail-famille par les femmes soignantes du secteur public de la santé au Togo : quels défis et quelles stratégies ? Comment réussir sa carrière professionnelle sans faillir à son rôle de mère et d’épouse ? Telle est l’équation que les femmes soignantes du secteur public essaient de résoudre au quotidien. Des défis raisonnables au niveau professionnel … Au niveau professionnel, les principaux défis à relever sont essentiellement la ponctualité au service, l’offre de soins de qualité aux patients et le maintien d’une bonne entente avec les collègues. La plupart des femmes (les nourrices surtout) arrivent souvent en retard dans les services : « Il y a des collègues qui viennent chaque fois en retard […].Elles te disent que toi-même tu connais la raison de leur retard, c’est le bébé. Et, tous les jours c’est comme ça. Ce sont elles qui partent tôt, mais ce sont encore elles qui viennent en retard » (Paulin, assistant médical instrumentiste, 45 ans, 3 enfants). Ces retards font souvent l’objet de critiques provenant des collègues de sexe masculin, et de reproches suivis de sanctions de la part des responsables hiérarchiques. Une des soignantes a confié avoir rédigé une lettre pour expliciter son absence qui était due à un mauvais état de santé de son enfant. L’accueil du patient et de son entourage est le premier soin. Sa bonne qualité influence la relation entre le patient et les personnels de l’unité d’hospitalisation et favorise un climat de confiance entre ces deux parties. Pour accomplir cette prise en charge, le soignant doit avoir de bonnes dispositions physiques et mentales. À entendre les propos de certaines interviewées, ce n’est pas toujours le cas. Elles sont parfois tellement distraites ou préoccupées par leurs rôles de mère et d’épouse au point de négliger les patients. Selon Zielenski (2010), ces comportements prédisposent les femmes soignantes aux erreurs. Quant aux défis relatifs à la bonne relation au travail, si certains collègues des soignantes sont solidaires et soutenants, d’autres par contre le sont beaucoup moins. Pourtant, la bonne collaboration entre collègues contribuerait à faciliter la conciliation travail-famille surtout pour les femmes, comme l’affirme ci-dessous une infirmière : > « …ils arrivent que certains collègues soient moins solidaires que d’autres. [...] Par exemple si mon jour de garde tombe sur une fête musulmane, je vais voir le collègue qui est de garde après moi et je négocie avec lui pour qu’on change de place. Si l’accord est conclu entre nous, c’est bon. Sinon, je vais voir un autre jusqu’à obtenir satisfaction. […] Il arrive que les collègues s’opposent à ma proposition. Et si c’est le cas, je viens au service le jour de fête… » Assana, infirmière, 43 ans, 3 enfants. Il convient aussi de souligner que sur les 49 soignantes interrogées, 39 considèrent que le soutien des collègues est plus important que celui du supérieur hiérarchique dans l’exercice conflictuel entre emploi et famille. … et des défis importants au niveau familial Puisque les crèches et les garderies sont peu développées et chères au Togo, les écoles maternelles deviennent les principales structures sociales qui accueillent les enfants d’âge préscolaire à cause de leur coût relativement bas (Amouzou-Glikpa, 2014). Cependant, vu que l’admission à ces établissements se fait à partir de 3 ans, la garde des enfants de moins de 3 ans demeure un véritable problème pour les ménages. > « Mon troisième enfant a 1 an et 2 mois. Je suis obligée de me faire aider par une tante qui habite non loin de mon domicile. J’avais voulu l’amener à la crèche, mais les frais de garderie s’élèvent à 350 000 FCFA par an sans compter les frais de nourriture et de médicaments pour les soins » Odette, Assistante médicale, 33 ans, 3 enfants. Le maintien du statut de « bonne épouse » fait également partie des défis que les soignantes cherchent à relever. Par le fait qu’elles appartiennent à une structure aux horaires atypiques, elles courent le risque du divorce en manquant à leurs devoirs d’épouse (« bien nourrir son mari » et répondre à ses désirs intimes). > « Beaucoup de nos collègues ont divorcé à cause des exigences de la fonction médicale. L’homme en se mariant s’attend à trouver son repas tout prêt au retour du boulot. Dès lors que sa femme est du corps médical, il vit une autre réalité. Il revient souvent avant sa femme. Et, c’est après un bon bout de temps qu’elle (la femme) revient, se met à courir pour préparer le diner. Si le mari n’est pas patient, il insulte la femme qui est déjà stressée et fatiguée. […] Le mari peut découcher ou prendre une seconde épouse à l’insu de la première. Si elle découvre la vérité, et n’est pas d’accord, le divorce s’en suivra » Mazalo, sage-femme instrumentiste, 40 ans, 4 enfants. Le repas et les rapports intimes sont des éléments participant à la forte cohésion des couples au Togo. S’abstenir de ces responsabilités peut être assimilé à un souhait de divorce ou à une violence à l’égard de son mari (Kpadonou et al., 2014). Des stratégies de contournement ou d’adaptation... Pour braver les difficultés quotidiennes, les femmes soignantes mettent en place des stratégies d’adaptation. En tant qu’actrices sociales, elles se positionnent comme des « sujets » qui décident par et pour elles-mêmes de ce qui leur convient. Ainsi, recourir à une main-d’œuvre substitutive est l’une des stratégies des soignantes pour gérer (et concilier) au mieux leurs responsabilités familiales et professionnelles. Elles emploient souvent des jeunes filles ou des femmes qui jouent les rôles de « baby-sitters » et de domestiques et des hommes comme chauffeurs, jardiniers ou répétiteurs. > « À la naissance de mes jumeaux, j’avais eu, en ce moment, au moins trois domestiques plus ma mère (…). L’essentiel du travail était de porter les bébés au dos, leur donner à manger sous la surveillance de ma mère. Ma maman gérait la maison de façon globale, elle avait l’œil sur l’aîné qui était à la maternelle. Ceci me permettait d’aller travailler en toute quiétude. » (Brigitte, médecin gynécologue, 43 ans, 3 enfants) Les médecins et assistantes médicales, ont des rémunérations salariales leur permettant d’embaucher plusieurs employés et de les payer sans l’appui financier de leur conjoint : « …c’est moi qui paye le chauffeur des enfants et je paye aussi la domestique, parce que mon mari pense que c’est pour moi qu’elle travaille. » (Brigitte, médecin gynécologue, 43 ans, 3 enfants). En revanche, les soignantes moins gradées, telles que les sages-femmes, les infirmières et les garde-malades, n’ont pas suffisamment de moyens financiers leur permettant de s’offrir les mêmes opportunités. Par exemple Rachelle, sage-femme d’état, faute de moyens financiers s’est juste contentée de l’aide parentale : > « Lorsque j’avais accouché de mes jumeaux (…), je dormais à peine les nuits. À 5 heures (du matin), je lavais le linge sale, car je ne pouvais pas demander à ma maman de veiller sur mes enfants et de faire la lessive. Je pressais le lait que je mettais au réfrigérateur puis je partais pour le service très fatigué » (Rachelle, sage-femme, 38 ans, 3 enfants). D’autres soignantes (garde-malades) ne pouvant pas compter sur l’aide parentale et disposant de peu de moyens financiers pour embaucher une domestique, viennent au service avec leurs enfants : « ... Parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers pour se payer une domestique et n’ont personne pour garder leur bébé à la maison, la plupart des garde-malades viennent avec leur enfant au dos pour travailler. Ce n’est pas prudent pour les enfants ! » (Honorine, médecin gynécologue, 42 ans, 3 enfants). Cette option d’emmener son enfant au service influencerait la qualité des prestations de service de ces soignantes. Les appareils électroménagers sont également des moyens mobilisés par les soignantes pour économiser en temps et réduire la fatigue liée à la préparation des repas : « … ces appareils (électroménagers) m’aident à faire vite, le fait de faire le feu avec le charbon, ou d’écraser sur la meule demande assez de temps. Avec la cuisinière à gaz, tu as au moins 3 fourneaux et tu peux faire vite (le repas) » (Ruth, sage-femme, 37 ans, 3 enfants). La cuisinière à gaz, le mixeur et le réfrigérateur ont été cités par la plupart des soignantes interviewées (44/49), seule une minorité, composée par la totalité des femmes médecins (12) et d’une assistante, possède en plus des appareils précités, le four à micro-onde, la machine à laver et le congélateur. Le congélateur se révèle comme un appareil capital pour faciliter le travail culinaire : > « Le marché, je le fais toutes les deux semaines, les vivres sont ensuite mis au frais. Je fais des précuits pour beaucoup de choses comme la tomate par exemple, on va mixer et précuire, les légumes on va les trier, les laver, les découper et les précuire si c’est nécessaire. Ensuite, on les met au frais. Cette manière de procéder facilite la cuisine par la suite. On fait les paquets de viandes et de poissons. Tout est presque prêt. Et la préparation ne prend plus beaucoup de temps » (Lucia, médecin ophtalmologue, 42 ans, 3 enfants). Une autre stratégie utilisée par certaines soignantes (18 sur 49) est le sevrage précoce des nourrissons : « À cause de mon boulot, tous mes enfants ont été sevrés avant leur sixième mois. Après mes 3 mois de congés de maternité, j’introduisais l’allaitement artificiel. Cette manière de procéder me permettait d’être moins fatiguée par l’allaitement et de mieux me consacrer aux autres occupations. » (Claudia, infirmière, 41 ans, 3 enfants). Bien qu’elles recommandent l’allaitement exclusif jusqu’à 6 mois aux mères, les soignantes elles-mêmes ne respectent pas toujours cette mesure médicale par contraintes professionnelles. Lorsque les enfants sont en âge scolaire, le dialogue est parfois utilisé pour gérer les conflits de rôle : > « Dès que je dois partir pour un cas urgent, je discute avec mes enfants. Je leur dis :(…) il paraît qu’il y a un bébé qui est en train de souffrir dans le ventre de sa mère, si je ne vais pas vite le sortir, il va mourir. Alors, ils me disent : mais maman court vite pour aller sauver le bébé, nous on est là. Que Dieu t’accompagne ! » (Brigitte, médecin gynécologue, 43 ans, 3 enfants). L’engagement de répétiteurs scolaires pour les enfants fait également partie des stratégies mises en œuvre par les soignantes pour concilier leur vie familiale et professionnelle : « J’ai pris deux répétiteurs pour aider mes enfants dans leurs études. Souvent, ils s’exercent eux-mêmes et les répétiteurs viennent corriger leurs fautes et les aident à mieux comprendre les cours. » (Assana, infirmière, 43 ans, 3 enfants). La majorité des femmes soignantes interviewées (40 sur 49) a engagé des répétiteurs pour suivre le travail scolaire de leurs enfants en raison de leur absence fréquente du domicile. Il est important de souligner que les soignantes ne rencontrent pas les mêmes difficultés dans cet exercice conflictuel de gestion des obligations professionnelles et familiales. Les difficultés de conciliation travail-famille ainsi que les stratégies d’adaptation mises en œuvre sont fonction de la catégorie professionnelle. En effet, tous les soignants interviewés ont affirmé lors des entretiens que : « Plus on monte en grade, moins sont les charges horaires, et par conséquent les difficultés de conciliation travail-famille ne sont pas les mêmes ». Lors des gardes, le médecin peut venir faire la visite des malades et repartir chez lui alors que les autres soignants (garde-malade, sage-femme, et l’infirmière) sont tenus d’être présents au service pendant toute la garde. La rémunération étant fonction du poste occupé qui dépend à son tour du niveau d’étude ou du nombre d’années d’expérience dans la fonction, celles qui ont un niveau élevé, occupent souvent les postes les plus gradés et disposent d’une bonne capacité financière. Ce qui leur permet de recruter du personnel de soutien et de bénéficier de l’aide de la parenté (qui a aussi un coût) pour les tâches domestiques, et aussi d’acquérir des appareils électroménagers pour alléger ces tâches. À l’inverse, celles qui ont un niveau d’étude relativement bas ont une faible rémunération et une marge de manœuvre beaucoup plus restreinte que les premières. Toutefois, elles peuvent avoir des conjoints bien rémunérés pour employer des domestiques ou le soutien des enfants âgés ou bénéficier de l’aide de réseaux relationnels. # 06. Conclusion La problématique de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale est au cœur de ce travail de recherche qui est focalisé sur la vie d’une catégorie particulière de femmes : les soignantes du secteur public médical et paramédical au Togo. Les résultats exposent les difficultés que connaissent les femmes soignantes dans la gestion de leur vie familiale et professionnelle et des principales stratégies d’adaptation développées. Dans le contexte togolais, les statuts d’épouse et de mère sont très valorisés au point que toutes les femmes aspirent au mariage et à la maternité. Ces statuts imposent des devoirs à la femme indépendamment de son statut socioéconomique. Qu’elles soient d’un niveau socioéconomique aisé (médecins, assistants médicaux) ou bas (infirmières, sages-femmes, gardes malades), les femmes, plus que les hommes, sont responsables des tâches domestiques et des soins aux enfants. Ce résultat est similaire à ceux obtenus dans d’autres contextes en Afrique (Gnoumou Thiombiano, 2018 ; Badini-Kinda, 2010). Les entretiens avec les soignantes montrent clairement que leur journée est chargée d’activités professionnelles et familiales. Les conjoints sont rarement cités dans leur description de tâches réalisées dans la sphère domestique. Confinés dans leur rôle traditionnel de pourvoyeur de ressources économiques (même s’ils sont aidés par leurs épouses), ils s’investissent moins dans la réalisation des tâches domestiques et parentales. Les données recueillies sur le terrain mettent en exergue que certains soins aux enfants notamment ceux relatifs à leurs activités scolaires et à leurs loisirs sont des tâches parfois réalisées par les hommes. Au Togo, comme dans d’autres pays africains, socialement il est défendu aux hommes mariés résidant avec leur épouse d’effectuer des travaux domestiques. Souvent critiquées par les parents/proches, ces situations peuvent être sources de disputes au sein des familles (Kpakpo-Lodonou, 2017). Rappelons tout de même que certaines participantes affirment que leur conjoint contribue quotidiennement aux tâches domestiques. En outre, il se dégage des entretiens auprès de soignantes qu’aucune d’entre elles ne réclame un changement quant à la répartition inégale des tâches domestiques et parentales. Loin de revendiquer une implication des hommes dans les tâches domestiques, elles proposent plutôt au gouvernement de mettre en place des mesures d’accompagnement, notamment l’implantation des structures d’accueil de la petite enfance aux alentours des centres de santé et l’allègement des exigences de la profession sans incidences financières. Cette résignation des femmes, quel que soit le niveau d’instruction et malgré les difficultés de conciliation travail-famille qu’elles vivent, avait déjà été relevée par des études antérieures menées dans d’autres villes ouest-africaines (Gnoumou Thiombiano, 2018 ; Adjamagbo et al. 2016). De surcroît, les formations sanitaires retenues dans le cadre du présent travail de recherche - présentent des insuffisances notamment en ressources humaines et en infrastructures - rendent moins aisées les tâches médicales. Très épuisées, les soignantes effectuant de longues journées sortent souvent tardivement des centres hospitaliers, ce qui impacte négativement leurs rôles de mère et d’épouse. Cependant, elles ne vivent pas toutes les mêmes difficultés sur le plan professionnel. Plus le poste occupé est positionné en bas de l’échelle, plus les difficultés se font sentir. Au contraire, si le poste occupé est élevé moins de difficultés se profilent. En ce sens, l’on peut affirmer que la conciliation travail-famille dépend non seulement du secteur d’emploi, mais aussi du poste hiérarchique occupé (Fusulier et Tremblay, 2013). Face à ces difficultés, chaque soignante développe des stratégies pour s’adapter à sa situation et les capacités financières font grandement la différence. Disposant de meilleurs revenus grâce à leur niveau d’étude, les médecins spécialistes et les assistantes médicales recrutent plusieurs mains-d’œuvre substitutives et elles acquièrent des appareils électroménagers pour faciliter leurs tâches domestiques. Ce qui n’est pas le cas pour leurs collègues, sages-femmes, infirmières, accoucheuses et garde-malades, faiblement rémunérées. L’éducation favoriserait alors l’indépendance économique des femmes et leur octroierait un meilleur pouvoir d’adaptation quant à la conciliation travail-famille. Les résultats montrent qu’en plus de la promotion de l’accès à l’éducation des filles et des femmes, une attention particulière devrait être accordée aux questions de partage de tâches domestiques entre conjoints d’une part et à la conciliation travail-famille d’autre part dans le souci de favoriser la participation des femmes au marché de l’emploi surtout dans les secteurs à caractère social comme celui de la santé. Des pistes de réflexion s’ouvrent alors par rapport aux réponses institutionnelles des politiques sur les questions relatives à l’équité de genre dans les pays ouest-africains.
6,767
Sciences sociales
W3027851162
Le voyage dans l’art des autres, d’André Malraux au musée du quai Branly
Jean‐Marc Moura
2015
10.52497/viatica497
fr
cc-by
Sciences humaines et sociales
Viatica
1
Mon propos, sans doute trop large, vise à mettre en résonance les domaines de la littérature de voyage, de l’histoire de l’art et de la muséologie. En France, au xxe siècle, lorsque l’on considère cette trilogie, un nom s’impose, celui d’André Malraux. Auteur d’une autobiographie singulière, Le Miroir des limbes, voyage vers les pays traversés dans sa jeunesse, très souvent pour découvrir l’art d’autres civilisations, notamment de l’Asie et de l’Afrique, Malraux est aussi le créateur de la notion de Musée imaginaire (titre d’une partie de sa Psychologie de l’art) dès 1947. Il est enfin l’un des inspirateurs, même lointain, du musée des Arts premiers dit « du quai Branly », à Paris. 1 L’expression « art des Autres » est naturellement à prendre avec précaution dans la mesure où elle (...) 2L’« art des Autres1 » n’a cessé d’intéresser et d’influencer l’esthétique européenne au xxe siècle, d’abord, dès le tournant du xixe siècle, notamment par ces dynamiques artistiques que sont le japonisme et le primitivisme. Ensuite, par la convergence mondiale des traditions esthétiques, qui va être théorisée par Malraux, à partir des années 1940, puis sanctionnée par la création de nombreux musées, dont l’exemple français le plus notoire est désormais le musée du quai Branly. Je voudrais envisager ici Le Miroir des limbes en tant que voyage à travers les esthétiques extra-occidentales, voyage lié à la conception du Musée imaginaire propre à Malraux, ce qui me permettra de le présenter comme un précurseur du musée des Arts premiers que nous connaissons aujourd’hui. # Le Miroir des limbes. Voyage et musée imaginaire 2 Dans son édition définitive de 1976, Le Miroir des limbes comporte deux parties bien distinctes qu (...) 3 Jacques Lecarme, « Malraux et l’autobiographie », André Malraux, t. IX, Notre siècle au « Miroir d (...) 3Le Miroir des limbes émane du voyage que Malraux accomplit en Extrême-Orient, en 19652. Mais ce récit d’un périple mémorable n’a pas bonne réputation. Comme l’a remarqué Jacques Lecarme, « De tous les bons esprits du temps, Malraux est bien le seul à mettre ses Antimémoires au-dessus de ses romans3 ! ». Et Stephen Vizinczey de préciser l’accusation, contre les Antimémoires : > 4 Stephen Vizinczey, Vérités et mensonges en littérature [2001], traduit de l’anglais par Philippe B (...) […] l’un des livres les plus pitoyables jamais écrits : un écrivain revient sur sa longue vie et ne trouve presque rien qui vaille la peine d’être rapporté si ce n’est son rôle dans les événements historiques et ses rencontres officielles avec les grosses pointures de ce monde4. En fait, Malraux propose à son lecteur une « autofiction » (Jacques Lecarme), un texte alternant récits fictifs et récits « vrais » sans les distinguer et venant donc occuper l’intervalle entre le genre narratif et l’inspiration autobiographique. Ce qui l’intéresse dans ses voyages est la pluralité des civilisations, avec une constante relevée par Vizinczey : > 5 Ibid., p. 171. La seule constance de Malraux, depuis ses chapardages de bas-reliefs au milieu de la jungle jusqu’à son ministère de la Culture sous de Gaulle, semble avoir été son amour de l’art5. 6 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 6. 7 Ibid., p. 35. 5D’emblée, le diagnostic posé par Malraux sur l’Occident est négatif : l’Occident, ce sont des « dieux qui se couchent et des villes qui se lèvent6 ». Pourtant, certains pays, certaines cultures conservent des traditions esthétiques et religieuses assez fortes pour contribuer à entretenir ce que le Walter des Noyers de l’Altenburg nomme la « part divine7 » de l’être humain, singulièrement l’Asie dans les Antimémoires et l’Afrique dans La Corde et les Souris. L’expérience décisive que permettent l’Asie et l’Afrique est celle du mélange des temporalités et des imaginaires culturels, selon un syncrétisme où s’échangent les divers temps de la vie de Malraux et d’autres vies prises dans l’histoire. L’Afrique de La Corde et les Souris est incarnée par Léopold Sédar Senghor, à la fois figure historique, penseur et poète. Il rencontre Malraux à l’occasion d’une exposition de sculptures africaines, et leur dialogue est l’occasion de souligner l’importance de l’Afrique dans le Musée imaginaire. 8 Ibid., p. 35-36. 7Un moment de la rencontre de l’art africain avec l’art universel est privilégié : celui qui confronte la peinture occidentale à l’art nègre, avec son symbole, le « masque fameux qui révéla l’art nègre à Derain et à Vlaminck, puis à tant d’autres peintres », et son témoin capital, Pablo Picasso. En tant que penseur, Senghor développe une vision de l’histoire qui a des accents malruciens. Son combat pour la négritude a pour objectif une symbiose. Son Afrique se réclame d’Anaxagore et, selon lui, il importe de créer « ensemble un grand type de métis culturel, comme l’ont été l’égyptien, l’indien, le grec » : une « civilisation afro-latine uni[ssant] les complémentaires »8. Cet humanisme panoramique paraît déconcerter notre auteur, qui le présente cependant sans le réfuter, car au fond, sa volonté de symbiose s’accorde à la conception du Musée imaginaire. 9 André Malraux, Le Musée imaginaire [1947], Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1965, p. 253. 10 Évoqué à la première et à la dernière page de L’Intemporel. Voir Jean-Pierre Zarader, « Les Écrits (...) 8Malraux définit le Musée imaginaire comme « Le plus vaste domaine d’images qu’ait connu l’humanité9 ». Cette « assemblée d’œuvres d’art », qui a pour ancêtre le musée Napoléon10, naît d’un fait bien connu : > 11 André Malraux, Le Musée imaginaire, op. cit., p. 15. Aujourd’hui, un étudiant dispose de la reproduction en couleurs de la plupart des œuvres magistrales, découvre nombre de peintures secondaires, les arts archaïques, les sculptures indienne, chinoise, japonaise et précolombienne des hautes époques, une partie de l’art byzantin, les fresques romanes, les arts sauvages et populaires11. 12 Ibid., p. 252. 13 Sur ce concept, éminemment malrucien, voir André Malraux, Œuvres complètes, t. IV et V, Écrits sur (...) 9Le Musée imaginaire s’élabore ainsi dans « le monde où chaque chef-d’œuvre a pour témoins tous les autres, et devient un chef-d’œuvre d’un art universel dont l’assemblée des œuvres est en train de créer des valeurs inconnues12 ». Le dialogue des civilisations se double d’un dialogue des œuvres entre elles. Pour Malraux, ce Musée, plus africain qu’asiatique ou américain, est caractérisé par un phénomène, la métamorphose13. Cette convergence, à la fois manifeste et énigmatique, est théorisée dans La Psychologie de l’art, mise en pratique dans l’exposition organisée à la galerie de la Fondation Maeght par Malraux, puis développée par nombre de musées à travers le monde, dont celui du quai Branly. Mais pourquoi le musée ? Pourquoi un littéraire comme Malraux retient-il cette notion ? Cette question concerne notre modernité intellectuelle aussi bien que la littérature, singulièrement celle du voyage. L’extraordinaire vogue des musées et de leurs expositions dans tout l’Occident actuellement en est un signe remarquable : le musée est un lieu d’étude privilégié pour analyser la façon dont nous voyons (et dont nous voyageons dans) le monde. À cet égard, Le Miroir des limbes est une œuvre pionnière rassemblant voyage, esthétique et muséologie. Avec Benoît de L’Estoile, on peut distinguer deux types de musées, particulièrement de musées d’anthropologie et d’histoire : - les musées de Soi : les plus fréquents, ils répondent à la question « Qui sommes-nous ? », par exemple, le Musée alsacien de Strasbourg ; - les musées des Autres : ils renvoient à ceux qui sont définis comme différents de nous et répondent à la question « Qui sont les Autres14 ? » Le musée du quai Branly est le plus récent exemple français d’un musée de l’art des Autres. Sa création signale un déplacement des enjeux muséologiques : l’idée que l’on peut reconstituer une société à partir de ses objets a cessé d’être crédible (idée qui est au cœur du musée ethnologique, tel le musée de l’Homme). À la fin du xxe siècle, le monopole ethnologique du discours vrai sur les Autres s’est écroulé. En période postcoloniale, lorsque le discours asymétrique de l’Occident sur ses Autres ne tient plus, le musée ethnologique n’a d’autre choix que de devenir un musée d’art. A priori, ces transformations concernent peu la littérature, pourtant, elles regardent directement l’œuvre de Malraux et rencontrent l’inspiration qu’on appelle, parfois avec dédain, exotisme. # Exotisme et ekphrasis L’histoire de l’art identifie de grands mouvements, assez rares, par lesquels s’opère et se signale un changement de goût, des périodes où « l’œil » d’une génération se transforme sous l’influence d’œuvres venues de civilisations jusqu’alors négligées. Au tournant du xixe siècle et au début du xxe siècle, le japonisme, le primitivisme (voire l’intérêt renaissant pour l’art byzantin) constituent autant d’aspects d’un exotisme européen qui a changé la face de l’esthétique mais aussi de la littérature contemporaine. Il s’agit d’un aspect particulier de la littérature de voyage et de l’exotisme : le geste de captation d’une œuvre d’art issue d’une tradition différente à des fins de renouveau ou, au moins, de réflexion sur l’esthétique. Que ce geste ait des conséquences très profondes est indéniable. La découverte de l’art primitif par les artistes d’avant-garde au tournant du siècle, de Gauguin à Picasso, a facilité, sinon entraîné, une évolution décisive de l’art moderne. 15 Voir Philippe Hamon, La Description littéraire. Anthologie de textes théoriques et critiques, Pari (...) 16 Ibid., p. 8. 15Dans le domaine littéraire, la description d’une œuvre d’art dans un texte répond à ce que les rhétoriciens antiques nomment « ekphrasis » : la description littéraire (intégrée ou non à un récit) d’une œuvre d’art réelle ou imaginaire peinture, tapisserie, architecture, bas-relief, coupe ciselée, etc. dans une fiction15. Il s’agit de « la partie d’un texte qui décrit artistiquement un objet déjà constitué comme une œuvre d’art16 ». À l’âge moderne, par un effet de mise en abyme, elle correspond à une réflexion de l’artiste sur son art. L’ekphrasis est en l’occurrence d’un type particulier puisqu’elle est la description littéraire d’une œuvre d’art appartenant aux traditions esthétiques d’une autre culture. On pourrait relire maintes œuvres littéraires selon les éléments de cette ekphrasis. Au xxe siècle, le recours à l’art des Autres a été résumé par André Breton : > 17 André Breton, La Clé des champs, Paris, Pauvert, 1967, p. 267. […] l’écrivain et l’artiste, dans le dernier tiers du xixe siècle, subissent électivement l’influence de l’art japonais alors que le début du xxe siècle les trouve tournés vers l’interrogation de l’art africain17. 18 Voir notamment Le Primitivisme dans l’art du xxe siècle, William Rubin (dir.), Paris, Flammarion, (...) Le primitif a fasciné les avant-gardes en raison de sa force d’affranchissement envers une « civilisation » honnie. L’histoire du primitivisme dans la première moitié du xxe siècle est connue, je n’y reviens pas18. On sait qu’après Dada, le surréalisme y fut attentif. Après Apollinaire, Breton et Éluard possédaient des collections d’œuvres « primitives » remarquables (où se marquait une préférence pour l’art océanien, amérindien et eskimo plutôt qu’africain). De telles œuvres sont par ailleurs présentes dans les diverses expositions organisées par le groupe. Ces créations, venues de sociétés où l’art était étroitement associé à la magie, détenaient aux yeux des surréalistes, notamment de Breton, un pouvoir de merveilleux. Le primitivisme des avant-gardes, à travers la description d’un art « primitif », où l’artiste est censé être sorcier ou magicien, relève d’un exotisme de l’ekphrasis dont il resterait à faire l’histoire au xxe siècle. Malraux, en l’occurrence plus théoricien que créateur, a constaté l’importance de cette ekphrasis et pas seulement pour les avant-gardes. Dès les années 1940, il a compris que le musée est désormais le vecteur le plus puissant de l’art des Autres. # Le musée des Autres aujourd’hui 19 Très schématiquement, alors qu’au xviiie siècle, le musée est une manifestation du faste princier, (...) 18Les études muséales ont décrit les métamorphoses de la notion de musée19. Aujourd’hui, on conçoit les pratiques des visiteurs : > 20 Ibid., p. 207-208. James Clifford a ainsi décrit le musée comme une « zone de contact », « un lieu (...) […] non seulement en regard du respect porté à l’autorité d’un temple du savoir, d’un conservatoire des chefs-d’œuvre et des modèles, d’un laboratoire de recherches et de publications, mais encore sous l’angle d’une expérience sociale et politique, esthétique, morale sinon comme un rituel magique, qui mêle des éléments de récréation, de travail et d’accomplissement de soi20. 21 Benoît de L’Estoile, Le Goût des Autres[…], op. cit., p. 569. 22 Cité ibid. 19En France, aujourd’hui, le lieu le plus connu de cette expérience de l’art des Autres est le musée du quai Branly. Né de la réunion des collections du musée de l’Homme et du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, ce musée possède la plus importante collection au monde sur les arts d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et des Amériques. Pourtant, il a connu un succès ambigu. Il a rencontré le succès auprès des journalistes, des visiteurs et même des grandes entreprises, qui l’ont adopté comme cadre pour leurs « événements de prestige ». Il est donc en affinité avec « la forme du goût des Autres aujourd’hui dominante en France21 ». Il a aussi suscité de vives critiques, notamment dans le monde anglophone. Le New York Times a pu affirmer : « Si les Marx Brothers avaient imaginé un musée pour les peuples à la peau sombre, ils auraient pu arriver aux galeries de la collection permanente22. » 23 Cité ibid., p. 570. 20Le muséographe suisse Jacques Hainard est aussi sévère : « Dire que le Musée du quai Branly est un désastre relève déjà de l’euphémisme23. » Cette double réaction d’adhésion et d’incompréhension montre que le musée répond aux attentes diffuses d’un vaste public, tout en se trouvant en décalage avec les interrogations de nombre de critiques sur le projet d’un musée des Autres et sur notre relation à l’art primitif. L’homme politique qui en a soutenu la réalisation de manière décisive, Jacques Chirac, lui attribue une mission précise : > 24 Préface à Sculptures. Afrique, Asie, Océanie, Amériques, catalogue sous la direction de Jacques Ke (...) La culture est le génie d’un peuple, sa singularité, le message qu’il apporte au monde. Ce musée, lieu d’hommage et de partage, montrera qu’il n’y a pas plus de hiérarchie entre les arts qu’il n’y a de hiérarchie entre les peuples. Seul compte le génie de l’homme, de tous les hommes24. 25 Cette séparation distinguait les lieux réservés aux beaux-arts (la famille Farnèse qui bâtit un pa (...) 26 Voir Benoît de L’Estoile, op. cit., p. 301. Il s’agit de proclamer que les anciens schémas de domination qui ont régenté les relations entre la civilisation européenne et les autres n’ont plus cours désormais. Ainsi, l’exposition inaugurale du musée du quai Branly, qui se voulait son manifeste, « D’un regard l’Autre », montrait comment la notion de « musée des Autres » s’est transformée en Occident pour aboutir à la situation contemporaine. Elle livrait une vision de l’histoire valant comme autojustification. L’exposition montrait comment la séparation entre galeries des beaux-arts et cabinets de curiosités, dominante à la Renaissance, va progressivement s’effacer25. Les cabinets de curiosités vont peu à peu évoluer vers une séparation entre les musées d’art et les musées ethnographiques. Au xixe siècle, les musées ethnographiques ont pour principe de présenter la diversité des races et des cultures humaines, conçues sur le modèle de la diversité des espèces naturelles, mais hiérarchisées par rapport à la norme européenne. Le premier musée d’anthropologie est le Peabody Museum of Archeology and Ethnology (1866, Université Harvard), mais c’est dans les années 1890 que commence la grande période de l’anthropologie de musée26. 27 Le Musée royal du Congo belge de Tervuren se veut ainsi une encyclopédie miniature du Congo, sous (...) 28 Décret du 11 septembre 1931, cité par Benoît de L’Estoile, op. cit., p. 305. 22Parallèlement, le musée de la colonisation va insérer les objets des autres dans un récit historique de légitimation. La mise en exposition des objets des Autres a certes toujours eu une signification politique, mais celle-ci devient explicite avec la mise en scène de la conquête et de la « civilisation » des terres lointaines par l’Occident27. À cet égard, en France, l’un des points culminants est l’Exposition coloniale de 1931. À l’issue de celle-ci, on va créer au palais permanent des Colonies (Porte Dorée), le musée des Colonies qui « groupe tous les objets propres à illustrer l’histoire de la colonisation française et le développement social, économique et artistique des colonies, pays de protectorat et territoires sous mandat28 ». 29 Exhibitions. L’invention du sauvage, Issy-les-Moulineaux, Beaux Arts éditions, 2011, p. 19. 23Une exposition du quai Branly, « Exhibitions. L’invention du sauvage » (2011, commissaire général : Lilian Thuram) analysait ces mises en scène, et notamment les zoos humains. Étaient présentés « ces spectacles à caractères “racialistes” ou “ethniques” qui renforçaient la croyance que les Occidentaux avaient envers le progrès29 ». Par ailleurs, les objets des Autres, exclus de la définition des beaux-arts qui s’impose à partir de la Renaissance, vont y entrer à partir de profondes transformations favorisées par la dynamique du primitivisme. Les arts « primitifs » vont donc être peu à peu intégrés dans un universalisme esthétique dont le Musée imaginaire de Malraux est présenté comme l’exemple même par l’exposition « D’un regard l’Autre » : > 30 D’un regard l’Autre. Histoire des regards européens sur l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie, Yves L (...) En 1947 émerge la notion de Musée imaginaire d’André Malraux. Les arts devaient être réunis pour tendre vers l’Universel. Les arts primitifs rejoignirent les arts sacrés des grandes civilisations. La question du chef-d’œuvre universel se posa en dehors des critères esthétiques de leurs auteurs rarement recueillis sur le terrain30. Ces transformations s’accompagnent de la disparition de la notion de « primitif » et de l’avènement de celle d’arts premiers. Celle-ci est attachée à la figure de Jacques Kerchache, grand collectionneur et marchand d’art. Elle correspond, a priori, à une décontextualisation des œuvres, comme en témoigne l’exposition « Jacques Kerchache : itinéraire d’un chercheur d’art », organisée au musée du président Jacques Chirac, à Saran (Corrèze), en 2003-2004. Il s’agissait d’une présentation de l’art africain, volontairement non contextualisé, donc typique du goût des collectionneurs. L’opération qui transforme un objet en une œuvre d’art décontextualisée répond à une dés-historicisation dénoncée par certains chercheurs. Ainsi, Boris Wastiau, conservateur du Musée de Tervuren : > 31 Boris Wastiau, « La reconversion du Musée Glouton », dans Le Musée cannibale, Marc-Olivier Gonseth (...) La menace de l’esthétisme élitiste, qui est souvent un esthétisme d’antiquaire, plane sur la majorité des grands musées d’ethnographie. Sa tyrannie, quand il l’emporte, ressemble souvent à une forme de cannibalisme, qui consiste à extraire de collections historiques […] des icônes esthétiques qui reflètent le bon goût de certains et les courants du marché de l’art31. 32 Paris, Larousse, 1957-1961, 3 vol. On reconnaît ici les signes d’une lutte pour les domaines de compétence entre deux professions, les ethnologues et les collectionneurs d’art. Les ethnologues ont d’abord été perçus comme les spécialistes incontestés des arts primitifs. En 1957, dans L’Art et l’Homme32, René Huyghe, historien de l’art, fait appel à des ethnologues pour présenter le dernier état de la question sur l’art primitif. Dans Le Musée imaginaire de la sculpture mondiale de Malraux, les notices spécialisées sont confiées à des ethnologues, et la collection « L’Univers des formes », que celui-ci crée chez Gallimard, fait appel à des ethnologues, dont Michel Leiris. Puis ce monopole va s’éroder progressivement, avant que ne soit contestée la légitimité même de l’anthropologie à tenir un discours sur l’art primitif. Une opération décisive dans ce processus de délégitimation est la publication de L’Art africain par Jacques Kerchache, Jean-Louis Paudrat et Lucien Stéphan en 1988. Kerchache peut ainsi écrire : > 33 Jacques Kerchache, Jean-Louis Paudrat et Lucien Stéphan, L’Art africain, Paris, Citadelles et Maze (...) Nous ne pouvons continuer à traîner le boulet des événements historiques qui marginalisent dans des ghettos – les laboratoires (quel mot pour parler d’une culture !) des musées d’histoire naturelle – des œuvres majeures, de qualité universelle, qui voisinent avec des crânes, des fœtus, des vêtements, des chaussures… (Accepteriez-vous de regarder les œuvres de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, de Goya, de Matisse, exposées avec leurs pantoufles et leurs chapeaux33 ?) Il s’agit de retirer ces œuvres du musée d’ethnographie pour montrer qu’elles appartiennent à l’espace du musée d’art. Mais quel principe va alors permettre de sélectionner telle œuvre ? Ce ne sera ni l’importance que leur attribuent leurs créateurs ni l’évaluation par un ethnologue de la place qu’elles occupent dans une « culture », mais l’œil du connaisseur occidental. Lui va repérer les « génies » au sein des arts premiers : > 34 « Entretien avec J. Kerchache », Connaissance des arts, hors-série no 50, 1994, p. 55. Ce que je veux, c’est distinguer dans ces cultures les très grands, les Phidias, les Michel-Ange, les Picasso. […] Ceux-là seuls m’intéressent, et ce sont ceux-là seuls que je recherche en me fiant au compagnonnage que j’ai avec les objets d’Art premiers depuis longtemps34. Ainsi, l’art primitif ne sert plus à rompre avec l’académisme, il s’agit au contraire de recréer un canon. La notion d’arts premiers répond à cette entreprise, comme l’explique Kerchache : > 35 Jacques Kerchache, « New York : voir les formes premières », Connaissance des arts, no 359, janvie (...) En substituant le terme de « premier » à « primitif », nous éliminerions les connotations péjoratives et nous ferions alors référence à une société « première », contexte de l’œuvre, société non encore étatisée, qui se sédentarise et devient agricole. En effet, l’expression « art premier » […] englobe la production plastique du magdalénien et du néolithique, qui est essentiellement un art de sculpture […] manifestant des relations formelles importantes avec l’art africain ou océanien antérieur au contact avec l’Europe35. 36 Benoît de L’Estoile, op. cit., p. 371-372. 27L’expression « art premier » apparaît donc comme « une solution élégante qui permet de conserver les connotations d’un art originel tout en se débarrassant, en apparence, des aspects gênants du terme “primitif”. Il renvoie à une primauté, à une origine qui serait en même temps une perfection36 ». La notion, qui relève d’un temps mythique bien plus qu’historique, est directement inspirée de Malraux, qui parle plutôt d’arts primordiaux, arts qu’il situe « hors de l’histoire » dans Le Musée imaginaire de la sculpture mondiale (Paris, Gallimard, 1952). En un sens, le musée du quai Branly représente l’aboutissement de ce rapprochement avec le marché de l’art souhaité par Jacques Kerchache. Ce dernier se voit alors reconnu comme le dernier maillon d’une lignée mythique de visionnaires : > 37 « Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, en hommage à M. Jacques Kerchache » (...) Ainsi deviendra réalité ce rêve, ce grand rêve qu’après Apollinaire, André Malraux, André Breton, Claude Lévi-Strauss, pour ne citer qu’eux, Jacques Kerchache nous aura donné en partage : le rêve d’une collaboration des cultures, rendue possible grâce à la part d’universel dont chacune est porteuse, rendue féconde par l’irrésistible singularité dont chacune témoigne37. 38 Benoît de L’Estoile, op. cit., p. 396. 39 Ibid. Au plan de l’économie, selon l’agence de cotation financière Bloomberg, cela a eu un effet : (...) Le discours sur les arts premiers, qui « constitue une reformulation du mythe primitiviste qui veut surmonter la connotation négative [du] terme “primitif”38 », « s’est [en tout cas] largement imposé dans l’espace public sur celui de l’ethnologie, qui s’est vue réduite à une sorte de “science auxiliaire” du marché de l’art et de la jouissance esthétique39 ». On peut donc relire l’œuvre esthétique de Malraux à la lumière de ces développements récents qu’elle préfigurait ; en particulier, on peut interpréter Le Miroir des limbes comme un récit de voyage, une tentative de penser le lien entre les esthétiques du monde, mais aussi comme la manifestation pionnière d’une conception muséologique, débordant de beaucoup la littérature et l’histoire de l’art, qui caractérise notre (post)modernité en évoluant de l’anthropologie vers une appréhension esthétique générale, une sorte de globalisation de l’art à l’usage de l’Occident.
4,010
Sciences humaines et arts
W4415815124
Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound
Julian Ehrler; Marc Kreutzbruck
2025
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Sciences de l’ingénieur
Research and Review Journal of Nondestructive Testing
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- Home - Archive - ReJNDT - Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound <table border="0" cellpadding="10" cellspacing="0" width="100%"><tr><td align="center" valign="middle"><tr><td>NDT.net Issue: <a href="/search/docs.php3?issue=1&amp;date=2025-11-01&amp;showForm=" title="more of this">2025-11</a><br/><a href="/search/docs.php3?MainSource=373" title="more of this">Selected Papers from the DGZfP Annual Conference 2025 (ReJNDT )</a><br/><font size="-1"><font color="#aaaaaa"> Special Issue of Research and Review Journal of Nondestructive Testing (ReJNDT) ISSN 2941-4989 | <a href="/search/docs.php3?showForm=off&amp;MainSource=373&amp;PubVol=&amp;PubNo=" title="more of this"></a></font></font> <tr><td><tr><td><hr/><h1 class="title">Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound</h1>Julian Ehrler<a href="#" onclick="alert('julian.ehrler@ikt.uni-stuttgart.de (may not be valid)'); return false;"><img border="0" hspace="2" src="..//pic/mail.gif" width="16"/></a><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;showForm=off" target="_parent" title="16 more articles"><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/><sup><font class="ssmall">16</font></sup></a>, Marc Kreutzbruck<a href="#" onclick="alert('marc.kreutzbruck@ikt.uni-stuttgart.de (may not be valid)'); return false;"><img border="0" hspace="2" src="..//pic/mail.gif" width="16"/></a><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;showForm=off" target="_parent" title="187 more articles"><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/><sup><font class="ssmall">187</font></sup></a><span style="line-height:1.2;font-size:12px;"><br/>University of Stuttgart<a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;showForm=off" target="_parent" title="377 more articles"><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/><sup><font class="ssmall">377</font></sup></a>, Stuttgart , Germany</span><p><div style="line-height:1.4;'"><b>Abstract:</b> Lightweight constructions offer the potential to save weight and thus climate-damaging CO₂ through less accelerated mass. Complex structures and hybrid material combinations are therefore being used in more and more applications. A key aspect of these structures are the joining processes used to connect different components made of various materials. Adhesive bonds offer great advantages here as a material-locking connection compared to ‘classic’ joining methods, as they can be used to join almost any combination of materials. With the adhesives currently available, high-performance materials can be joined together with high strength without additional components such as screws or bolts. In order to ensure safe operation, quality assurance is absolutely essential after production and during operation of such joints. Non-destructive testing methods, such as non-contact air-coupled ultrasonic testing, offer great potential here. In order to investigate the potential of these methods for defect detection in more detail, different types of defects were introduced on demonstrator components. These are tested using both air-coupled ultrasound and X-ray radiographic testing. It has been shown that pores and insufficiently cured adhesive can be visualized using airborne ultrasound.</div><br/><p><b>Keywords: </b> <a href="/search/docs.php3?KeywordID=12258">Pores</a> (5), Air-coupled ultrasonics testing (ACUT), <a href="/search/docs.php3?KeywordID=25476">adhesive bonded joints</a> (2), frequency evaluation<br/>*<font class="small"><i>Keywords are freely formed keywords from the authors and thus you may <a href="docs.php3">Search</a> also for similar terms.</i></font><a name="file"></a><br/><br/><b>View:</b> <a href="/article/rejndt/3_2/papers/1281_manuscript.pdf" onclick="ga('send','event','archive','click',' docID=31942 | ReJNDT | source=docs | link=article/rejndt/3_2/papers/1281_manuscript.pdf')" target="_blank"><img border="0" src="/pic/PDF.svg" title="0.7MB | id=31942 " width="30"/> </a> <hr/><a href="/forum/post.php?forenID=0&amp;post=1&amp;DocID=31942&amp;DocGroup=1&amp;docTitle=Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound" target="_parent" title="Comments or Questions?"><span style="padding-left: 2px;cursor: hand;color:#ffffff;background-color:#477189;font-size:13px; margin: 3px; padding: 3px;border-radius:4px"><img border="0" src="/pic/forum.png"/>Comments or Questions?</span></a><br/><br/><b>Share:</b><dd> <input id="31942link" type="hidden" value="https://www.ndt.net/?id=31942"/><a href="#" onclick="copyToClipBoard('31942link')"><img border="0" src="/pic/ShareLink.svg" width="25"/></a> <a href="mailto:?subject=Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound&amp;Body=I%20would%20like%20to%20share%20with%20you%20the%20following%20article%20of%20NDT.net%20Database.%0A%0ATesting Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound%0ABy Ehrler, Julian, Ehrler, Julian; Kreutzbruck, Marc Institut für Kunststofftechnik University of Stuttgart, ...%0ADate published%3A%202025-11-01%0ALink:%20https://www.ndt.net/?id=31942" title="Email"><img border="0" src="/pic/ShareEmail.svg" width="25"/></a> <a href="https://www.linkedin.com/shareArticle?mini=true&amp;url=https%3A%2F%2Fwww.ndt.net%2F%3Fid%3D31942&amp;title=Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound&amp;summary=By Ehrler, Julian, Ehrler, Julian; Kreutzbruck, Marc Institut für Kunststofftechnik University of Stuttgart, &amp;source=www.ndt.net" target="_blank" title="Share on LinkedIn"><img border="0" src="/pic/LinkedIn.svg" width="25"/></a> <a href="https://www.facebook.com/sharer.php?u=https%3A%2F%2Fwww.ndt.net%2F%3Fid%3D31942" target="_blank" title="Share on Facebook"><img border="0" src="/pic/Facebook.svg" width="25"/></a> <!---<br><a href="https://twitter.com/home?status=I%20would%20like%20to%20share%20with%20you%20the%20following%20article%20of%20NDT.net%20Database.%0A%0ATesting Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound%0Ahttps%3A%2F%2Fwww.ndt.net%2F%3Fid%3D31942" target=_blank><img src="../pic/twitter.png" border=0 ></a>---> <input id="31942doi" type="hidden" value="doi.org/10.58286/31942"/><a href="#" onclick="copyToClipBoard('31942doi')" title="Copy DOI"><img border="0" src="\pic/doi_icon.svg" width="25"/></a> </dd><b>Cite</b>:<dd>Ehrler, J., &amp; Kreutzbruck, M. (2025). Testing Adhesive Bonded joints using Air-coupled Ultrasound. Selected Papers from the DGZfP Annual Conference 2025. <i>Research and Review Journal of Nondestructive Testing</i> . https://doi.org/10.58286/31942</dd><b>Copyright</b>:<dd>©2025 The Authors under License CC-BY-4.0</dd><p><b>Published:</b> 1 Nov 2025 </p><tr><td><table><tr><td colspan="2" style="border-top:1px #aaaaaa solid; border-bottom: 1px solid #eeeeee; background-color:#f8f8f8;" valign="top">More from "<b>Julian Ehrler</b>" (5 of 15)<tr><td nowrap="" valign="top">2026-01 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=32423">Frequenzauswertung bei der Luftultraschallprüfung von Klebverbindungen</a> </td></td></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2025-06 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=31236">Untersuchung von mikromechanischen Schädigungsmechanismen in amorphen Thermoplasten mittels nichtlinearem Ultraschall</a> </td></td></tr></tr></table></td><tr><td nowrap="" valign="top">2025-06 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=31240">Charakterisierung der Strömungen in der Extrusionseinheit von FFF-Druckern mittels X-ray Particle Tracking Velocimetry</a> </td></td></tr></tr></p></p></td><tr><td nowrap="" valign="top">2025-02 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=30768">X-Ray imaging method for in-situ study of particle-laden flows</a> </td></td></tr></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2024-06 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=29921">Development of an Infrared Marker based Encoder System as a Non-Contact Positioning System for Ultrasonic Probes</a> </td></td></tr></tr></td><tr><td>...<td align="right" valign="top"><img border="0" src="/pic/Articles.svg" width="20"/> <a href="/search/docs.php3?showForm=OFF&amp;MainSource=-1&amp;AuthorID=41927">All 15 Details &gt;</a><tr><td colspan="2" valign="top"><b>Co-Authored mostly with: </b><span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Kreutzbruck" title=" Marc Kreutzbruck "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>M. Kreutzbruck</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Kornely" title=" Mike Kornely "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>M. Kornely</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Kattinger" title=" Julian Kattinger "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>J. Kattinger</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Bonten" title=" Christian Bonten "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>C. Bonten</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=41927&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Chung" title=" Phi-Long Chung "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>P. Chung</a></span> <br/><br/></td></tr></td><tr><td colspan="2" style="border-top:1px #aaaaaa solid; border-bottom: 1px solid #eeeeee; background-color:#f8f8f8;" valign="top">More from "<b>Marc Kreutzbruck</b>" (5 of 186)<tr><td nowrap="" valign="top">2026-03 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=32589">In-situ investigation of fiber orientation and behavior in flowing polymer melts</a> </td></td></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2026-03 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=32617">Advanced fiber morphology determination in short fiber reinforced plastics using tracer fibers</a> </td></td></tr></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2026-01 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=32423">Frequenzauswertung bei der Luftultraschallprüfung von Klebverbindungen</a> </td></td></tr></tr></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2025-11 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=31930">Material Characterization of Fiber-Reinforced Composites Using AirCoupled Ultrasonic Polar Scans</a> </td></td></tr><tr><td nowrap="" valign="top">2025-11 <td valign="top"><a href="/search/docs.php3?id=31939">Use of Tracer Fibers to Determine the Fiber Morphology in Short-FiberReinforced Plastics</a> </td></td></tr><tr><td>...<td align="right" valign="top"><img border="0" src="/pic/Articles.svg" width="20"/> <a href="/search/docs.php3?showForm=OFF&amp;MainSource=-1&amp;AuthorID=9557">All 186 Details &gt;</a><tr><td colspan="2" valign="top"><b>Co-Authored mostly with: </b><span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Brekow" title=" Gerhard Brekow "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>G. Brekow</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Solodov" title=" Igor Solodov "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>I. Solodov</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Kornely" title=" Mike Kornely "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>M. Kornely</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Rittmann" title=" Johannes Rittmann "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>J. Rittmann</a></span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?AuthorID=9557&amp;restrict=authors&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Ehrler" title=" Julian Ehrler "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>J. Ehrler</a></span> <br/><br/></td></tr></td><tr><td colspan="2" style="border-top:1px #aaaaaa solid; border-bottom: 1px solid #eeeeee; background-color:#f8f8f8;" valign="top">More from "<b>University of Stuttgart</b>" (5 of 376) <tr><td nowrap="" valign="top">2026-03<td valign="top"> <a href="/search/docs.php3?id=32564">Multi-view Diffusion Model with Gaussian Splatting in Projection Domain for Limited Angle Reconstruction</a></td></td></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2026-03<td valign="top"> <a href="/search/docs.php3?id=32565">Improvement of Fine Structure Preservation in Denoising by Self-Supervised Learning Compared to Supervised Learning</a></td></td></tr></tr></td><tr><td nowrap="" valign="top">2026-03<td valign="top"> <a href="/search/docs.php3?id=32576">Enhanced Energy Resolution of Synchrotron Multispectral CT based on a Silicon Wafer Edge as Spectral‑Splitting Optics</a></td></td></tr><tr><td nowrap="" valign="top">2026-03<td valign="top"> <a href="/search/docs.php3?id=32588">Compensating Projection Interpolation Artifacts in Sparse-View CT using a Two- Stage CNN with learnable Upscaling</a></td></td></tr><tr><td nowrap="" valign="top">2026-03<td valign="top"> <a href="/search/docs.php3?id=32589">In-situ investigation of fiber orientation and behavior in flowing polymer melts</a></td></td></tr><tr><td>...<td align="right"><img border="0" src="/pic/Articles.svg" width="20"/> <a href="/search/docs.php3?showForm=OFF&amp;MainSource=-1&amp;instID=1068">All 376 Details &gt;</a><tr><td colspan="2" valign="top"><b>Co-Authored mostly with:</b> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;restrict=inst&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=BAM Federal Institute for Materials Research and Testing" title=" BAM Federal Institute for Materials Research and Testing "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>BAM Federal Institut</a>... </span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;restrict=inst&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=RWTH Aachen University" title=" RWTH Aachen University "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>RWTH Aachen Universi</a>... </span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;restrict=inst&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Fraunhofer-Institute for Non-Destructive Testing (IZFP)" title=" Fraunhofer-Institute for Non-Destructive Testing (IZFP) "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>Fraunhofer-Institute</a>... </span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;restrict=inst&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Fraunhofer Institute for Ceramic Technologies and Systems IKTS" title=" Fraunhofer Institute for Ceramic Technologies and Systems IKTS "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>Fraunhofer Institute</a>... </span> <span style="white-space: nowrap;"><a href="/search/docs.php3?instID=1068&amp;restrict=inst&amp;searchmode=Phrase&amp;SearchDocs=Fraunhofer Institute for Integrated Circuits (IIS)" title=" Fraunhofer Institute for Integrated Circuits (IIS) "><img border="0" hspace="2" src="/pic/html2.svg" width="14"/>Fraunhofer Institute</a>... </span> <br/><br/></td></tr></td></td></tr></tr></tr></table>
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Ingénierie et technologie
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1955 : Les Amis du Vieux Strasbourg
Marie-Thérèse Ludwig; Bernard Vogler
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Sciences humaines et sociales
Revue d’Alsace
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# 1955 : Les Amis du Vieux Strasbourg ## Marie-Thérèse Ludwig et Bernard Vogler <figure><img src="image_1.png" /></figure> OpenEdition Journals ### Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/alsace/830 DOI : 10.4000/alsace.830 ISSN : 2260-2941 ### Éditeur Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace ### Édition imprimée Date de publication : 1 octobre 2009 Pagination : 199-204 ISSN : 0181-0448 ### Référence électronique Marie-Thérèse Ludwig et Bernard Vogler, « 1955 : Les Amis du Vieux Strasbourg », *Revue d'Alsace* [En ligne], 135 | 2009, mis en ligne le 01 octobre 2012, consulté le 20 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/alsace/830 ; DOI : 10.4000/alsace.830
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# Les Amis du Vieux Strasbourg ## Protéger le « Vieux-Strasbourg » Assainir et embellir Strasbourg est le mot d'ordre du XIXe siècle. C'est à ce mot d'ordre que répond la fondation, par un groupe de notables strasbourgois et immigrés, de la Strassburger Verschönerungs Gesellschaft en 1880. La première assemblée générale du 17 mars 1881 comptait 329 membres. La Société s'était partagée en trois sous-comités, chargés l'un : de l'embellissement de la vieille ville, un autre de la partie hors-les-murs, et le troisième de la restauration des bâtiments jugés dignes d'être conservés. Elle encourage la recherche que mène Seyboth sur les rues et maisons de Strasbourg. Cette société, qui peut être considérée comme l'ancêtre des « Amis du Vieux Strasbourg », se maintient pendant une dizaine d'années seulement. En 1908, à la veille de la grande percée, est refondée une Société pour la conservation du Vieux-Strasbourg, par des architectes, des artistes, des médecins. Ils entreprennent de conserver les traces des vieilles maisons qui disparaissent, en constituant un fichier photographique et s'efforcent d'imposer à la ville, une unité de style dans la nouvelle rue qui s'édifie : la Neue Strasse. Mais elle disparait à son tour avec la guerre. ## Origine de la Société actuelle des Amis du Vieux Strasbourg L'archiviste adjoint de la ville de Strasbourg, Charles Wittmer a projeté dès la fin des années 20 la refondation d'une société qui avait laissé des souvenirs à Strasbourg, d'autant que le travail d'extension de la ville ne chômait pas : rue de la Division Leclerc, nombreuses cités dans la ville et la proche banlieue. C'est pourquoi en 1938, la parution d'une plaquette de l'architecte et concessionnaire automobile Georges Frankhauser « *Alt-Strassburg. Für seine Erhaltung und Verschönerung* » provoque l'intérêt et la sympathie. C'est à cette occasion que Charles Wittmer entra en contact avec Georges Frankhauser et tous deux décidèrent de montrer, aux premiers sympathisants et à des journalistes, le panorama unique de la vieille ville du haut de l'ancien tronçon de rempart légué par Vauban. Mais bientôt, la deuxième guerre mondiale mit fin au projet. Charles Wittmer reprend son poste aux archives de la ville de Strasbourg à la Libération le 1er mai 1945. Pendant une dizaine d'années, il se dépense en conférences sur les quartiers ou maisons remarquables de Strasbourg. Georges Frankhauser et lui vont relancer leur projet en 1955.
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## Création de la Société des Amis du vieux Strasbourg Une trentaine d'amis et de sympathisants de la future Société se réunirent le 2 juillet 1955 dans une des tours des Ponts Couverts, dite « *Hans von Altheims Turm* », Charles Wittmer avait toujours conservé l'espoir d'y installer le siège de notre Société. Georges Frankhauser, très attaché à ce quartier du Finkwiller qui était le sien, exposa brièvement ses idées et Charles Wittmer donna un aperçu historique de ce quartier. Afin de susciter l'intérêt de la municipalité, Georges Frankhauser eut l'idée d'inviter le Maire, le Conseil Municipal et des chefs de services, à monter sur le rempart (barrage Vauban) pour bénéficier de la vue unique sur la vieille ville. Cette visite commentée par Charles Wittmer eut lieu le 1er juin 1957, le commandant Schmitt (des pompiers) mit une échelle à la disposition des visiteurs. Huit jours plus tard, le 8 juin 1957, a lieu à la Mauresse, l'assemblée constitutive, en présence de M. Roche, secrétaire général de la préfecture du Bas-Rhin et de Joseph Zell, adjoint au Maire. Les statuts, rédigés et proposés par Charles Wittmer, furent votés à l'unanimité et un Comité provisoire fut constitué par quelques volontaires : Président : Georges Frankhauser, Vice-Présidents : Charles Wittmer, archiviste et le D^r Théo Kammerer, Secrétaire : Charles Dirrheimer, pharmacien ; Trésorier : André Horny, directeur des Editions F.-X. Le Roux ; Assesseurs : Emile Burger et Alfred Schwing. Le 20 août 1958, la Société a été enregistrée au Tribunal, avec pour objet moral « L'association a pour but la conservation et la mise en valeur des constructions et sites qui constituent des témoins de l'histoire de Strasbourg et de sa banlieue, de même que l'étude de cette histoire elle-même et la publication de documents s'y rapportant ». (art. 2 des statuts). ## Organisation de la Société A l'origine, la société a pour siège, les Archives Municipales, 8 Place de l'Hôpital. En novembre 1970, les Amis des Arts mettent à notre disposition un petit local au 1er étage du 20, rue des Serruriers. Grâce au Général Hirt, la Municipalité nous attribue un local de trois pièces avec entrée séparée, au rez-de-chaussée, 6 rue du Maroquin, où nous nous installons le 1er juillet 1982 et qui reste le siège actuel des Amis du Vieux Strasbourg. Le Président Pflimlin nous a fait l'honneur d'inaugurer officiellement ces locaux le 10 septembre 1982. Les premières assemblées générales se tenaient le plus souvent au Poêle des Tanneurs. En 1966, notre Société désormais forte de 171 membres, se réunit *Au Canon* à la demande du Président Jérôme Hatt qui termina la séance par un exposé sur le passé de cette maison, ancienne propriété de sa famille où furent tentés les premiers essais de brassage sur place. Puis, elles se tiennent dans diverses localités de la ville : la Fondation Goethe, le Cabinet des Estampes, les Salons Ricard (à l'Aubette). Les assemblées étaient suivies traditionnellement par un exposé historique sur Strasbourg. Quant au comité, il se réunissait dans différents cafés de la ville, le plus fréquemment : *Au Franciscain*, Faubourg-de-Pierre. ## Le comité directeur Georges Frankhauser décide de se retirer en 1963. Il est remplacé par Jérôme Hatt et le comité est renouvelé. Président : Jérôme Hatt ; Vice-Président : Charles Wittmer ; Secrétaire : Joseph Zell ; Trésorier : Claude Levy. Soutenu par son secrétaire, adjoint au Maire et conseiller général de Strasbourg, ce comité est à l'origine de la conservation du barrage Vauban et de la création du « Prix de la Maison strasbourgeoise ». En 1970, Robert Weiss succède à Jérôme Hatt, et
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le Général Hirt devient vice-président. Entrent au comité, l'adjoint au maire de Rendinger, puis Bilger, directeur de la Police du Bâtiment. Robert Weiss exercera son mandat pendant 26 années. Lui succède, le Dfr Hutt (1996-1998), puis Charles Zaegel (1998-2005). A l'heure actuelle, c'est le professeur émérite d'histoire de l'Alsace, Bernard Vogler qui exerce la présidence de la Société. ## Les commissions A partir de 1970, sous la présidence de Robert Weiss, la Société répartit ses tâches en plusieurs commissions : la commission de l'annuaire, celle de la presse et de la propagande, celle des prix, la commission de liaison. ### Commission de l'annuaire La Société publie un *Annuaire des Amis du Vieux-Strasbourg*, à partir de 1970. Charles Wittmer en assume la rédaction, secondé à partir de 1974 par Georges Foessel et Jean-Pierre Klein, ainsi que par R. Ahnne et C. Wolff. En 1994, P. Durand de Bousingen puis en 2005, Jean-Marie Minor se chargent de cette tâche. ### La commission de presse et propagande La commission a pour but à la fois de faire connaitre la Société et de populariser les campagnes qu'elle mène en faveur de la conservation de son patrimoine. Elle agit en liaison avec l'Office du Tourisme, les archives et musées ainsi que les média : presse, radio, télévision. ### La Commission des Prix Présidée depuis 1974 par le Doyen Livet, puis à partir de l'an 2000 par le Professeur Rapp, elle sélectionne et distingue les auteurs qui par leurs travaux de recherches font avancer nos connaissances sur le passé strasbourgeois et sur les trésors artistiques de notre province, but essentiel de notre Société. La remise des prix a longtemps été une manifestation de prestige organisée chaque année dans le cadre somptueux de la Salle du Synode du Château des Rohan, sous la présidence du Maire de Strasbourg et de personnalités de la Ville et du Département. Un éclat particulier a été donné aux prix décernés pour l'année du bimillénaire de Strasbourg de 1988, qui a donné lieu à un concours en direction des collèges de la Communauté Urbaine de Strasbourg sur le thème « Mieux connaître sa ville pour mieux la vivre » et a vu de nombreuses classes et élèves concourir et être distingués. <figure><img src="image_2.png" /><figcaption>Robert Weiss, président de la Société des Amis du Vieux Strasbourg (1970-1996)</figcaption></figure> ### La commission de liaison La commission de liaison, créée par le général Hirt et animée par lui de 1970 à 1995, a pour but de sensibiliser les propriétaires des immeubles remarquables, notamment dans le secteur sauvegardé, afin de les inciter à les restaurer. Elle a obtenu la création par la municipalité du prix de la « maison strasbourgeoise » assorti de la remise d'un Thaler d'argent. Ce prix est actuellement en veilleuse. Mais la commission de liaison a pour
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rôle de mettre sur pied le programme des conférences et des visites organisées à l'intention des sociétaires, mais ouvertes au public. La Société a également organisé des voyages, en Alsace, en Allemagne. C'est à elle qu'incombe aussi le travail de liaison avec les pouvoirs publics. La Municipalité, le Conseil Général, la Préfecture, les Affaires Culturelles, les Bâtiments de France, de même qu'avec les architectes, les promoteurs et même les particuliers. Le général Hirt avait acquis une très large audience auprès des autorités <figure><img src="image_3.png" /><figcaption>Jean-Pierre Hutt, président de la Société des Amis du Vieux Strasbourg (1996-1998)</figcaption></figure> qui nous apportèrent constamment un appui bienveillant. L'oeuvre de la Société : le secteur sauvegardé Plusieurs étapes précédent tout au long des années 1960, la détermination du « secteur sauvegardé de Strasbourg », confiée à F. Guri et Bertrand Monnet (nouveau règlement d'urbanisme de 1966, délibération du Conseil municipal de 1972 sur le périmètre du secteur, arrêté interministériel du 17 janvier 1974). Le maire Pierre Pflimlin a tenu à associer la Société des Amis du Vieux Strasbourg à cette réalisation. Elle a été représentée dans la commission municipale de l'environnement. Ces démarches et délibérations ont abouti, en 1977, à la rédaction par notre Société, d'un important *Document de Synthèse* des diverses possibilités de financement et conseils en matière de rénovation envoyé à plus de 140 propriétaires, renouvelé à plusieurs reprises et largement diffusé grâce à la collaboration de la Chambre Syndicale des Propriétaires. F. Guri, membre de la Société, ancien architecte des bâtiments de France, secondé par M. Guiochet egalement averti de tous ces problèmes, a bien voulu accepter de rédiger une notice technique donnant des conseils en matière de rénovation et mettant en garde contre les erreurs à éviter. Cette notice accompagna en 1985 la sixième édition de notre synthèse. Quant au règlement de construction de la ville de Strasbourg, issu du droit local de 1966, il avait besoin d'être conservé quant au fond, mais exigeait d'être complété sur certains points, tel que l'ensemble du volume bâti y compris les combles, l'aspect extérieur des toitures, aménagement de niveaux supplémentaires dans les combles, la forme de leurs ouvertures, le suivi des travaux sur le terrain par la Ville ou les Monuments
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historiques. Nous avons donné nos vues sur le développement de notre ville et sur le plan d'occupation des sols. Tel qu'il a été élaboré, il a été présenté dans ses grandes lignes, au cours de l'exposition qui s'est tenue à l'Hôtel de ville en janvier 1982. ## Les monuments historiques La société siège dans toutes les commissions départementales et régionales pour la protection des monuments historiques et des sites, ainsi qu'au Comité Départemental chargé de préparer *L'Inventaire Général des Monuments et Richesses artistiques du département du Bas-Rhin*. Elle a ainsi provoqué en 1976 l'inscription à l'Inventaire des Immeubles Protégés d'un certain nombre de maisons et ensembles à conserver, ainsi que de six immeubles de style 1900 « jugendstil » et en 1977, plusieurs maisons dans le quartier de la Krutenau. En 1978, nous avons aussi entrepris une action énergique pour lutter contre tout ce qui peut enlaidir notre vieille ville et gâcher ses sites, tel que : graffitis, publicité, affichages abusifs, câbles téléphoniques encombrant certaines façades, maintien d'une polychromie raisonnable. ## L'Association nationale des villes d'art Sur le plan national, notre délégué, le général Hirt a été élu au comité directeur de l'Association Nationale pour la Protection des villes d'Art de France dans laquelle nous siégeons avec voix délibérative et sommes régulièrement représentés aux réunions à Paris. La Société a reçu en Alsace, le XIIe congrès de cette association qui eut lieu à Strasbourg du 7 au 10 octobre 1976. Différentes commissions ont étudié la protection des villes, villages et ensembles ruraux, la constitution des syndicats de propriétaires, l'aménagement et la restauration des immeubles anciens. Le tout avec visites sur le terrain : du secteur sauvegardé de Strasbourg, de l'exposition qui se tenait au musée historique et à l'ancienne Douane, à une séance de spectacle « Son et Lumières » à la Cathédrale et à une excursion avec nos membres dans le nord de l'Alsace, à Hunsbach, Oberseebach, Wissembourg, Barr, Obernai, Dambach, sous la direction de Jean-Laurent Vonau, président de la Société-Sœur de Wissembourg. Ils furent reçus par le Maire d'Obernai et par Monsieur Pflimlin au château des Rohan à Strasbourg. ## Un rayonnement national Notre Société a assisté le 8 décembre 1980 à la cérémonie organisée à l'occasion de la clôture de l'Année du Patrimoine dans la Salle médiévale de la Conciergerie à Paris. Elle reçut à cette occasion des mains du ministre de la Culture et de la Communication la médaille de bronze décernée en témoignage de notre action en faveur du patrimoine. Notre société a fait connaître ses objectifs par la rédaction du « Livre Blanc Régional », demandé en 1982 par le Ministre de l'Environnement, Michel Crepeau, à toutes les associations touchant à l'environnement, en vue de soumettre au Parlement, après avis des Conseils régionaux et départementaux, une Charte de l'Environnement. Dans ce travail, particulièrement important, nous exprimions nos préoccupations à ce sujet, les villes continuant à se développer à un rythme galopant, sans espaces verts, à la prolifération de la publicité et enseignes, aux ventes sauvages, les éventaires des commerçants empiétant toujours davantage sur le domaine public. Nous avons donné à notre dossier la plus large diffusion possible en adressant une copie aux Présidents des Conseils Général et Régional et à l'Association Nationale pour la protection des villes d'art. Toutes nos suggestions ont été retenues et la « Charte de l'Environnement » a été agréée par le
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<figure><img src="image_4.png" /><figcaption>Bernard Vogler, président actuel de la Société des Amis du Vieux Strasbourg</figcaption></figure> Parlement. Le 11 mai 1998, la Commission de l'Environnement a présenté une évaluation des actions de cette charte. ## Et européen Le Conseil de l'Europe avait créé en 1963 l'association « Europa Nostra » destinée à sensibiliser l'opinion sur la défense du patrimoine culturel et naturel de l'Europe, et Pierre Pflimlin avait tenu à se réclamer de cette initiative. La Société a été invitée en 1984 a faire partie de cette association, dont le siège est à Londres. ## Et régional Enfin, la Société est adhérente de la Fédération des Sociétés d'histoire et d'archéologie d'Alsace. M-T. Ludwig et B. Vogler ## Contact Les Amis du Vieux Strasbourg 6 rue du Maroquin BP 31 67060 Strasbourg Cedex Site : amisvieuxstrasbourg.free.fr
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Types de chaînes de référence dans les articles de recherche de format IMRAD Bruno Oberle <figure><img src="image_1.png" /></figure> OpenEdition Journals Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/discours/10487 DOI : 10.4000/discours.10487 ISSN : 1963-1723 Éditeur : Laboratoire LATTICE, Presses universitaires de Caen Référence électronique Bruno Oberle, « Types de chaînes de référence dans les articles de recherche de format IMRAD », *Discours* [En ligne], 25 | 2019, mis en ligne le 30 décembre 2019, consulté le 04 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/discours/10487 ; DOI : https://doi.org/10.4000/discours.10487
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<figure><img src="image_3.png" /></figure> discours Revue de linguistique, psycholinguistique et informatique http://journals.openedition.org/discours/ Types de chaînes de référence dans les articles de recherche de format IMRAD Bruno Oberle LILPA (Linguistique, langues, parole), EA1339 Bruno Oberle, « Types de chaînes de référence dans les articles de recherche de format IMRAD », *Discours* [En ligne], 25 | 2019, mis en ligne le 30 décembre 2019. URL: http://journals.openedition.org/discours/10487 Titre du numéro: *Varia* Coordination: Laure Sarda & Denis Vigier Date de réception de l'article: 16/06/2019 Date d'acceptation de l'article: 07/11/2019 <figure><img src="image_4.png" /></figure> OpenEdition Journals <figure><img src="image_5.png" /></figure> discours Presses universitaires de Caen <figure><img src="image_6.png" /></figure>
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# Types de chaînes de référence dans les articles de recherche de format IMRAD Bruno Oberle LILPA (Linguistique, langues, parole), EA1339 La plupart des articles de recherche en sciences expérimentales présentent un format standardisé, dit « IMRAD » (Introduction, méthodes, résultats et discussion). Chacune de ces parties remplit une fonction spécifique (présenter le cadre de la recherche, décrire les méthodes, rapporter les observations, et les discuter) qui est marquée par une variation de certains phénomènes linguistiques. Notre recherche a pour objectif d'étudier le fonctionnement des chaînes de référence (l'ensemble des expressions linguistiques qui renvoient à la même entité extralinguistique) dans un corpus d'articles IMRAD écrits en français (5 textes, 32,539 mots). Notre analyse fait ressortir l'hétérogénéité des chaînes, tant par le type de leur référent que par la répartition de leurs occurrences dans le texte. Nous montrons que des chaînes de différents types de référents (notamment l'auteur de l'article, les référents abstraits et les groupes d'individus) n'ont pas les mêmes propriétés et ne peuvent pas être décrites de la même façon. De même, nous distinguons différents types de chaînes en fonction de caractéristiques telles que leur saillance, leur étendue dans le texte, la distance entre leurs éléments, etc. Cette double typologie des chaînes de référence nous permet à la fois de modéliser le comportement des principaux types de chaînes mais aussi de proposer une analyse fine de la progression textuelle dans les articles de format IMRAD, et d'expliquer comment certains référents sont présents tout au long du texte, alors que d'autres n'apparaissent que dans certaines sections. **Mots clés:** chaîne de référence, coréférence, IMRAD, corpus, article scientifique Many research articles in experimental sciences present a standardized form known as the IMRAD format, an acronym for "Introduction, Methods, Results and Discussion". Each of these sections has a specific purpose (presenting the framework, describing the methodology, reporting the results and then discussing them), but also specific linguistic features. Our goal is to study coreference chains (all the expressions of a text that refer to the same extra-linguistic entity) in a corpus of French IMRAD articles (5 texts, 32,539 words). We show that different types of chains have specific features and that they cannot be studied without distinction. We first categorize chains by the type of their referent and analyze in particular three of these types: author(s), abstract concepts and groups. We then define types of chains by features such as their prominence, their length in the text, the distance between their elements, etc. This dual typology of coreference chains allows us to describe the main types of chains, but also to give a fine-grained analysis of the textual progression in IMRAD articles, especially how and why some referents are present in several sections while others are limited to one section only. **Keywords:** coreference chain, coreference, IMRAD, corpus, scientific article Ce travail a été réalisé avec le soutien du projet ANR DEMOCRAT (« Description et modélisation des chaînes de référence : outils pour l'annotation de corpus et le traitement automatique », ANR-15-CE38-0008).
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# 1. Introduction 1 La plupart des articles de recherche en sciences expérimentales présentent une structure standardisée appelée «IMRAD», un acronyme anglais pour «*Introduction, Methods, Results and Discussion*» (Swales, 1990 et 2004). Ces termes reprennent les intertitres qui séparent les grandes sections de ces articles. 2 Chacune de ces sections a une «fonction rhétorique» propre (Swales, 1990 et 2004; Gjesdal, 2013): - l'introduction présente la question de recherche et l'inscrit dans les travaux antérieurs; - la méthodologie décrit les données (le corpus), la façon dont elles ont été recueillies, les procédures utilisées pour les traiter; - les résultats présentent les observations faites à l'issue de l'expérimentation, en notant aussi les anomalies observées; - la discussion tente de mettre les résultats en perspective en répondant à la question formulée dans l'introduction. 3 Ce format se caractérise par un haut degré de codification de chaque section (Swales, 1990 et 2004; Milard, 2007; Rinck, 2010). Bazerman (1988: 260) indique que le manuel de l'American Psychological Association est «plein de prescriptions», un peu comme si le fait d'écrire ces articles revenait finalement à remplir un «questionnaire». Pour lui, il n'y a même plus besoin de transitions entre les parties; c'est ce que montre aussi la structure des articles de la revue *Plos Biology*, par exemple, qui place la section «méthodologie» à la fin de l'article (Oberle, 2018a). 4 Cette codification permet de comparer les sections entre elles. Puisque la section «méthodes», par exemple, est très codifiée, on peut comparer entre elles les sections «méthodes» des différents articles. De même, on peut opposer les sections IMRAD les unes avec les autres, par exemple l'introduction à la section «méthodes» ou à la discussion (Swales, 1990: 177). 5 Cette spécialisation a intéressé les linguistes qui ont montré que chaque section était caractérisée par des phénomènes linguistiques propres, comme : - la répartition du pronom *on*. Gjesdal (2013) étudie ainsi les différentes valeurs de *on* que l'on peut trouver dans des articles de recherche médicale. Par exemple, l'introduction est surtout caractérisée par la présence du *on* qui désigne l'auteur et du *on* qui inclut d'autres chercheurs, alors que la discussion voit apparaître le *on* qui signifie «tout le monde»; - le domaine lexical des verbes. Reimerink (2006) trouve ainsi que l'introduc- tion, les résultats et la discussion font plus appel aux verbes «d'existence» alors que la méthodologie utilise plutôt des verbes d'action;
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- la distribution des citations et références. Ainsi, Bertin et Atanassova (2014) étudient le type de verbe associé à chaque citation, en fonction de la section d'occurrence; - les marques d'énonciations. Heslot (1983), par exemple, compare des articles IMRAD américains et français du point de vue de la présence du pronom de première personne, de la voix, des formes temporelles... - on trouvera dans Swales (1990) une liste plus complète. À notre connaissance, les chaînes de référence n'ont pas été étudiées spécifiquement du point de vue des articles IMRAD. Une «chaîne de référence» est définie comme l'ensemble des expressions référentielles qui renvoient à la même entité extralinguistique (Charolles, 1988; Corblin, 1985 et 1995; Schnedecker, 1997; Schnedecker et Landragin, 2014). Les expressions qui la composent sont appelées «maillons» par métaphore. Suivant la définition de Schnedecker (1997), nous ne considérons dans ce travail que les chaînes de plus de trois maillons. Par exemple, le référent «la Grotte I des Treilles» est repris par la Grotte I des Treilles, y et ce site dans l'exemple suivant : [1] [La Grotte I des Treilles] a été découverte par L. Balsan, M. R. Galzin et J. Maillé en 1933. Louis Balsan [y] a effectué des fouilles [...]. [Ce site] a été attribué au Chalcolithique [...]. (T1¹) Les chaînes de référence sont caractérisées par des indicateurs tels que (Schnedecker et Landragin, 2014; Schnedecker, 2019; Oberle et al., 2018): - le nombre de maillons; - la moyenne de la distance entre deux maillons consécutifs (distance inter-maillonnaire); - la portée locale ou globale; - la catégorie et la fonction grammaticales des maillons; - les patrons (séquences les plus fréquentes de catégories et de fonctions grammaticales des maillons); - le coefficient de stabilité, qui évalue la stabilité lexicale à l'intérieur d'une chaîne. Plusieurs études (Schnedecker, 2005; Schnedecker et Longo, 2012; Schnedecker et Landragin, 2014; Schnedecker, 2017; Baumer et al., 2019) ont montré que ces paramètres variaient en fonction du genre discursif d'occurrence (par exemple, le 6 7 8 9 10 <footnote n="1">1. Les textes sont numérotés de T0 à T4, la référence exacte est donnée en fin d'article.</footnote>
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portrait journalistique, les faits divers, les recettes de cuisine, les introductions d'articles d'encyclopédies, les incipits de romans, etc.) : le genre textuel a donc une influence sur la composition des chaînes de référence. Puisque les sections des articles de format IMRAD ont chacune des fonctions rhétoriques propres avec des caractéristiques linguistiques différentes, nous faisons l'hypothèse que les chaînes de référence varient en fonction de la section dans laquelle elles apparaissent, comme elles varient en fonction des genres. Nous chercherons donc à distinguer le comportement des chaînes selon la section. Ce faisant, nous dégagerons une première typologie des chaînes de référence. Notre étude se fonde sur un corpus de cinq articles IMRAD en français. Nous commencerons par décrire le format IMRAD plus en détail et la façon dont nous avons collecté notre corpus, avant de proposer une typologie des chaînes qui s'appuie sur les oppositions entre les sections des articles de format IMRAD. ## 2. Le format IMRAD et la constitution du corpus Le format IMRAD concerne surtout les articles de recherche en sciences «expérimentales» (Swales, 2004), par exemple physique, chimie, biologie, médecine, etc. Ils relatent une expérimentation et en tirent des conclusions. Il s'est développé à partir du XVIIe siècle dans le but de garantir la reproductibilité d'une expérience (Pontille, 2007; Swales, 1990) : la standardisation du format garantit la standardisation des procédures expérimentales. À l'époque moderne, en 1979, le format a été codifié par l'American National Standards Institute sous le nom d'American National Standard for the preparation of scientific papers for written or oral presentation. C'est donc dans les publications de langue anglaise et dans les sciences de la nature que ce format se développe. Il se répand ensuite dans les sciences humaines, notamment dans la psychologie expérimentale, qui cherchent alors à se distinguer de la tradition philosophique et psychanalytique (Bazerman, 1988) : c'est pourquoi le manuel de style de référence pour le format IMRAD reste le Publication Manual de l'American Psychological Association. En France, les publications IMRAD sont très fréquentes dans les sciences de la nature (dites «dures») mais ces articles ont tendance à être écrits en anglais, même quand ils émanent de chercheurs francophones. En sciences humaines, au contraire, les articles sont plus souvent écrits en français mais ils respectent assez rarement le format IMRAD (Pontille, 2003). Afin d'établir un panorama du paysage francophone (donc excluant toutes les publications anglaises) en sciences humaines et sociales (SHS), nous avons utilisé la plateforme OpenEdition Journals, qui propose plusieurs centaines de revues SHS en libre accès. Nous avons analysé la table des matières des articles des 4 derniers 11 12 13 14 15 16 17 18
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numéros de 341 revues, soit un total de 21 689 articles. Il n'y a que 255 articles IMRAD en français, soit 2 % à peine du total. Nous avons ensuite considéré les 20 revues qui avaient le plus d'articles IMRAD, et notamment les articles des 10 derniers numéros, soit 1 580 articles: 314 ont une structure IMRAD en français, soit 20 %. Il apparaît donc que le format IMRAD est rare en français en SHS (2 %), mais certaines revues ont un taux conséquent d'articles de ce type (20 %). Ces revues se répartissent dans certaines disciplines : - les sciences de l'éducation : 45 % ; - les sciences de la nature ; il s'agit en fait surtout d'articles en archéologie qui utilisent des méthodes des sciences de la nature (physique, chimie, biologie...), ainsi que des articles en géographie physique : 35 % ; - les autres disciplines (psychologie, linguistique, management, sociologie) : 20 %. Les disciplines littéraires ne comptabilisent aucun article IMRAD, et les «arts et humanités», selon le regroupement d'OpenEdition Journals, ont un taux extrêmement faible de 0,37 %. Parmi ces articles IMRAD en français, nous avons sélectionné cinq textes, en respectant les proportions ci-dessus : - deux dans les sciences de l'éducation (T2 et T4) ; - deux en archéologie (T1 et T3) ; - et un en psychologie (T0). ### 3. Choix des référents à annoter Jusqu'à présent, les études qui portent sur les chaînes de référence se sont surtout intéressées à une sélection de référents homogènes : - des référents humains dans les faits divers (Schnedecker et Longo, 2012), les portraits journalistiques (Schnedecker, 2005), les textes narratifs médiévaux (Glikman et al., 2014), les nouvelles brèves (Baumer, 2017), les récits brefs en français (Obry et al., 2017) ; - des entités géographiques dans les introductions d'articles d'encyclopédies (Schnedecker, 2014) ; - des objets physiques comme des ingrédients ou des ustensiles de cuisine (Schnedecker, 2014). De plus, ces textes sont généralement brefs (de quelques centaines de mots à 2 000 mots).
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25 Or les articles scientifiques sont, du point de vue des référents, plus hétérogènes : on y trouve des individus (si ce n'est le ou les auteurs), groupes, objets, matériaux, concepts abstraits, sans qu'il soit possible de dire lequel est le plus important ; un article sur le burnout au travail, par exemple, aura des référents principaux aussi bien humains et concrets (les travailleurs) que non humains et abstraits (le burnout). Or, on peut s'attendre à des différences importantes dans la composition des chaînes, par exemple la chaîne de l'auteur serait plutôt exprimée à l'aide de pronoms (« nous », les noms massifs (« l'azote »), plutôt par des noms définis, les entités nommées (« la Grotte I des Treilles »), peut-être avec des noms définis entrecoupés de pronoms et d'anaphores infidèles. 26 De plus, les articles font généralement entre 6000 et 8000 mots. Ils sont donc beaucoup plus longs, et il faut donc s'attendre à des chaînes très disparates, certaines couvrant l'ensemble du texte, d'autres ne dépassant pas les limites d'un paragraphe, voire d'une phrase. 27 On arrive donc là aux limites des analyses « traditionnelles », qui envisagent les chaînes de référence sans considérer les différents types de chaînes. De telles études ne fonctionnent que dans des textes relativement brefs et homogènes, mais semblent difficiles dans des textes aussi longs et hétérogènes que les articles scientifiques. 28 C'est pourquoi le reste de la présentation sera organisé comme un parcours entre différents types de chaînes, différentes à la fois par leur référent et par leurs caractéristiques, dont nous montrerons les particularités dans les textes de format IMRAD et chacune des sections. 29 À notre connaissance, la seule étude qui esquisse une typologie de référents est celle de Longo et Todirascu (2014), qui concerne des textes juridiques longs (jusqu'à 8000 mots), avec une distinction entre référents non humains et humains (spécifique, générique, collectif). Il faut également citer le corpus ANCOR-Centre (« Anaphore et coréférence dans les corpus oraux » – Muzerelle et al., 2013), qui indique un type d'entités nommées (selon la classification ESTER2 [Évaluation de systèmes de transcription enrichie d'émissions radiophoniques – Galliano et al., 2005]) pour certains maillons, par exemple les personnes, lieux, fonctions, organisations, produits, etc. On peut alors déduire, pour un certain nombre de chaînes, le type du référent. Mais nous n'avons trouvé aucune étude qui exploite cette information pour faire une analyse des chaînes selon leur type. 30 ## 4. Caractéristiques des chaînes saillantes Nous n'avons cependant pas annoté tous les référents des textes<fnref n="2" />, nous avons repéré les plus saillants à partir des mots clés, du titre et du résumé, ainsi que d'une rapide <footnote n="2">2. L'annotation de tous les référents, y compris ceux qui ne donnent pas lieu à des relations de coréférence (singletons), aurait permis une étude contrastive entre chaînes et singletons (Recasens et al., 2013). Cela dépasse cependant la portée de cet article.</footnote>
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analyse lexicométrique (mots les plus fréquents). Dans les cinq textes, nous avons annoté<fnref n="3" /> 89 chaînes, soit une petite vingtaine par texte, avec près de 2000 maillons (tableau 1). <table><caption>Tableau 1 – Annotation des référents saillants (CR = chaînes de référence)</caption><thead><tr><th></th><th>Texte</th><th>Tokens</th><th>CR</th><th>Maillons</th></tr></thead><tbody><tr><td rowspan="2">Éducation</td><td>T2</td><td>7123</td><td>22</td><td>622</td></tr><tr><td>T4</td><td>8627</td><td>17</td><td>422</td></tr><tr><td rowspan="2">Archéologie</td><td>T1</td><td>6008</td><td>20</td><td>292</td></tr><tr><td>T3</td><td>4318</td><td>15</td><td>186</td></tr><tr><td>Psychologie</td><td>T0</td><td>6463</td><td>15</td><td>434</td></tr><tr><td>TOTAL</td><td></td><td>32539</td><td>89</td><td>1956</td></tr></tbody></table> Ces chaînes se caractérisent d'abord par leur portée globale : elles couvrent l'ensemble, ou du moins une grande partie, du texte. Ce n'est pas étonnant, puisque les référents sont saillants, et que c'est justement pour cette raison que nous avons choisi de les annoter. Ce sont cependant des chaînes avec peu de maillons mais très distendues. Avec 22 maillons en moyenne sur l'ensemble du texte (8000 mots en moyenne) et une distance inter-maillonnaire de 333 mots qui excède la longueur moyenne du paragraphe (119 mots), elles n'apparaissent que dans un paragraphe sur trois. Par exemple, le burnout (T0), une chaîne de 32 maillons, couvre 17 paragraphes, du 1er au 53e (alors que le texte fait 55 paragraphes) : 11 paragraphes n'ont qu'une seule expression s'y rapportant, 5 paragraphes ont 2 à 4 expressions, et seul un paragraphe en a plus (7 expressions). Surtout, la chaîne est tout à fait absente de 38 paragraphes sur 55. Cela explique un coefficient de stabilité élevé<fnref n="4" />, à 0,8 : afin que le texte reste compréhensible, il ne peut pas y avoir de reprise par un terme différent (anaphore infidèle) si le terme précédent se trouve trois paragraphes en arrière. Reprenons l'exemple du burnout : la chaîne comporte 31 désignations nominales, mais seulement deux termes différents – « burnout » (dans 30 cas) et « phénomène » (dans un seul cas). <footnote n="3">3. L'annotation a été faite à l'aide de SACR (Script d'annotation des chaînes de référence – Oberle, 2018b).</footnote> <footnote n="4">4. Le coefficient de stabilité (adapté de Perret, 2000) est calculé en ne prenant en compte que la tête syntaxique des groupes nominaux (GN) (les pronoms et déterminants ne sont pas inclus dans le calcul). Le coefficient est compris entre 0 et 1 : plus il est élevé, moins il y a de variations (s'il est à 1, toutes les reprises nominales sont les mêmes, s'il est de 0, elles sont toutes différentes). Nous avons utilisé la formule suivante : $1-(x-1)/(n-1)$, où x est « le nombre de désignations différentes » et n « le nombre total d'anaphores nominales », pour reprendre les termes de Perret.</footnote>
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35 Il en va de même pour les pronoms : ils comptent pour 13 % (252 sur 1956) des maillons, alors que d'autres études font état de 30 % de pronoms dans des textes plus narratifs comme les faits divers (Schnedecker et Longo, 2012), ou même plus de 40 % dans les portraits journalistiques (Schnedecker, 2005). Notre chaîne du burnout, elle, ne comporte qu'un seul et unique pronom. ## 5. Typologie des référents 36 Comme nous l'avons évoqué plus haut, il semble difficile de traiter toutes les chaînes en un bloc, sans faire de distinction quant aux types de référents. Aussi proposons-nous une typologie de référents qui prend en compte à la fois : - des problèmes référentiels (voir aussi Oberle, 2017), qui se rapprochent plus des problématiques de philosophie du langage, puisqu'on peut difficilement traiter un référent concret comme un référent abstrait, notamment pour ce qui est de déterminer dans quelle mesure deux référents abstraits sont coréférentiels ou non (le réchauffement climatique est-il coréférentiel au changement climatique ?); - des problèmes d'annotation spécifiques que nous avons rencontrés, comme l'annotation des groupes qui évoluent au fil du texte (ce sont des référents évolutifs concrets, voir Charolles et Schnedecker, 1993); - des spécificités des articles de recherche : nous avons ainsi créé des types pour le ou les auteurs et l'article lui-même, puisque ce sont des référents particuliers dans ce type de textes. 37 Nous proposons les types suivants : - auteur (ex.: nous); - recherche et article (ex.: notre article); - entités nommées et référents définis (ex.: la Grotte des Treilles); - ensembles (ex.: les étudiants); - massifs (ex.: l'azote); - référents génériques (ex.: le vétérinaire rural); - noms abstraits (ex.: l'interdisciplinarité); - noms prédicatifs (ex.: la modération, comme dans « La modération par les compétences politiques des facteurs de stress au travail sur la santé psychologique »); - ensembles « flous » (sans limites clairement définies, comme dans « les vestiges archéologiques » sans autre précision); - « variables liées » (quand la référence n'est pas spécifique, comme dans « un capitaine d'équipe »).
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38 Nous nous concentrerons dans cet article sur trois de ces types: l'auteur, les ensembles, les noms abstraits. Ce sont des référents importants pour les articles scientifiques et ce sont des types qui n'ont pas été étudiés dans les études antérieures. De plus, ils offrent une bonne illustration des différences de caractéristiques des chaînes d'un type à l'autre. 39 ## 5.1. Les auteurs Contrairement aux textes littéraires, qui se concentrent généralement sur un ou deux personnages, dans les articles scientifiques de type IMRAD, il n'y a guère que le ou les auteurs qui soient des individus uniques, bien définis. 40 La chaîne des auteurs est également intéressante parce qu'elle s'inscrit dans de nombreuses recherches sur l'expression de l'auteur scientifique (dans une perspective sociologique: voir Pontille, 2007; dans une perspective linguistique: Grossmann, 2012; dans la perspective des textes scientifiques: Loffler-Laurian, 1980; Fløttum, 2006). 41 Cette chaîne n'est pas présente dans tous les textes: seuls deux de nos textes en ont une de taille assez importante (tous les textes ont une présence de l'auteur, mais parfois seulement dans les remerciements). 42 Elle est composée presque exclusivement de pronoms («nous») et de déterminants («notre», «nos»), avec, parfois, un nom: «auteur» («Deux des trois auteurs du présent article [...]»). Les mentions sont presque exclusivement en fonction sujet et, pour les déterminants possessifs, occupent celle de complément du nom (nous avons annoté les déterminants possessifs comme compléments du nom). 43 Cette chaîne n'est pas présente dans toutes les parties (figure 1): 36 % des maillons sont dans l'introduction, notamment dans l'exposé de la recherche: [2] nous proposons ici de contribuer (T0) [3] le cadre dans lequel nous nous situons (T0) [4] nous faisons l'hypothèse (T0) [5] nous présenterons ce modèle en détail (T0) [6] à notre connaissance (T0, T2) 44 Au contraire, il y en a très peu dans la méthodologie: seulement 6 maillons. C'est un peu surprenant parce qu'on pourrait s'attendre à une partie plus narrative
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<figure><img src="image_8.png" /><figcaption>Figure 1 – Répartition des maillons de la chaîne «auteur»</figcaption></figure> qui décrit l'action de l'auteur pour préparer son expérimentation («nous avons interrogé tant et tant de personnes», «nous avons utilisé tel ou tel instrument»). Cette partie est en fait beaucoup plus impersonnelle. Nos résultats semblent en désaccord avec ce que d'autres chercheurs ont trouvé. Par exemple, Heslot (1983), examinant des articles de biologie en anglais et en français, trouve pour ces derniers une grande variabilité, mais pas de règle particulière. Dans les articles en anglais, en revanche, l'auteur est présent dans l'introduction et la discussion. Gjesdal (2013), au cours d'une étude qualitative d'articles médicaux, trouve une plus grande fréquence de «nous» et de «on» (dont les valeurs sont souvent associées aux auteurs) dans les méthodes et les résultats (50 % des occurrences sont dans ces sections, contre 16 % dans l'introduction, 30 % dans la discussion et 4 % dans la conclusion). 45 ## 5.2. Les ensembles Les ensembles sont très présents dans les articles IMRAD. En effet, ce sont surtout des expérimentations statistiques, et les statistiques cherchent à dire quelque chose à propos d'une population (un ensemble) à partir de l'observation d'un ou plusieurs échantillons (d'autres ensembles). L'article IMRAD est donc construit autour d'ensembles, que ce soit des ensembles de personnes, d'objets, de matériaux, etc. 46 En observant la répartition de ces chaînes (figure 2), on constate une concentration de leurs maillons dans les résultats et la discussion (28 % pour chacune de ces sections). Autrement dit, les maillons de ces chaînes sont essentiellement situés dans ces deux sections. 47
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<figure><img src="image_9.png" /><figcaption>Figure 2 – Répartition des maillons des chaînes d'ensembles</figcaption></figure> <table><caption>Tableau 2 – Répartition des maillons de la section «Méthodologie» par types de référents</caption><thead><tr><td></td><td>Nombre de maillons</td><td>Pourcentage</td></tr></thead><tbody><tr><td>Auteur(s)</td><td>10</td><td>3,13 %</td></tr><tr><td>Article</td><td>7</td><td>2,19 %</td></tr><tr><td>Référents définis</td><td>39</td><td>12,23 %</td></tr><tr><td>Ensembles</td><td>94</td><td>29,47 %</td></tr><tr><td>Massifs</td><td>16</td><td>5,02 %</td></tr><tr><td>Référents génériques</td><td>2</td><td>0,63 %</td></tr><tr><td>Noms abstraits</td><td>55</td><td>17,24 %</td></tr><tr><td>Noms prédicatifs</td><td>10</td><td>3,13 %</td></tr><tr><td>Ensembles flous</td><td>26</td><td>8,15 %</td></tr><tr><td>Variables liées</td><td>60</td><td>18,81 %</td></tr></tbody></table>
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<figure><img src="image_10.png" /><figcaption>Figure 3 – Répartition des maillons de la section «Méthodologie» par types de référents</figcaption></figure> 48 Si, en revanche, on prend tous les maillons de la méthodologie (figure 3, tableau 2), on constate que la majorité des maillons (près d'un tiers) appartiennent à des chaînes dont le référent est un ensemble. Autrement dit, dans la méthodologie, il est surtout question d'ensembles. En effet, c'est la section qui décrit les groupes de participants : leur composition, leurs tâches, etc. [7] Les étudiants appartiennent à 1049 établissements différents. (T2) [8] une communauté d'étudiants de 99 pays différents (T2) [9] Ils devaient d'abord sélectionner les cinq items [...]. (T4) [10] Ils devaient ensuite procéder de la même manière [...]. (T4) 49 Il est aussi intéressant d'observer la répartition des fonctions de ces maillons selon les sections : par exemple, entre la méthodologie et la conclusion (tableau 3). <table><caption>Tableau 3 – Fonctions complément du nom et d'objet dans la méthodologie et la conclusion</caption><thead><tr><td></td><td>Méthodologie</td><td>Conclusion</td></tr></thead><tbody><tr><td>Compléments du nom</td><td>43 % (41 sur 94)</td><td>69 % (20 sur 29)</td></tr><tr><td>Compléments d'objet</td><td>30 % (28 sur 94)</td><td>10 % (3 sur 29)</td></tr></tbody></table>
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50 Cela s'explique par la fonction de chaque section. Dans la méthodologie, on trouve surtout des compléments d'objet et des compléments du nom : - le complément d'objet est utilisé pour donner des tâches aux participants : [11] il était demandé aux **participants** (T4) [12] il **leur** a été proposé de hiérarchiser les évocations produites (T4) - alors que le complément du nom permet de situer les participants : [13] le niveau des **étudiants** (T4) [14] les caractéristiques sociodémographiques des étudiants (T4) 51 Au contraire, dans la conclusion, il n'y a plus que des compléments du nom, qui servent à décrire la population : [15] les spécificités de la **population d'élèves étudiée** (T2) [16] le comportement des étudiants (T2) 52 On ne donne plus de tâches aux participants, ce qui explique la disparition des compléments d'objet. 5.3. Les noms abstraits 53 Nous rangeons sous le terme « noms abstraits » les concepts abstraits comme « l'interdisciplinarité », « l'entreprenariat », « l'innovation » ou encore « le burnout ». Là encore, ce sont des référents incontournables des articles scientifiques, parce que ces textes sont concernés avant tout par ce type de référents. Les titres des articles sont eux-mêmes des catalogues de noms abstraits : [17] « Le rôle modérateur des compétences politiques sur le burnout » (3 noms, 3 référents abstraits) [18] « La propension à l'interdisciplinarité des étudiants en situation d'innovation » (4 noms, 3 référents abstraits) [19] « Représentations socio-professionnelles et choix de la spécialisation: le cas de la filière vétérinaire rurale » (5 noms, 5 référents abstraits)
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<figure><img src="image_11.png" /><figcaption>Figure 4 – Répartition des maillons de la section « Introduction » par types de référents</figcaption></figure> <table><caption>Tableau 4 – Répartition des maillons de la section « Introduction » par types de référents</caption><thead><tr><td></td><td>Nombre de maillons</td><td>Pourcentage</td></tr></thead><tbody><tr><td>Auteur(s)</td><td>63</td><td>12,73 %</td></tr><tr><td>Article</td><td>27</td><td>5,45 %</td></tr><tr><td>Référents définis</td><td>50</td><td>10,10 %</td></tr><tr><td>Ensembles</td><td>49</td><td>9,90 %</td></tr><tr><td>Massifs</td><td>4</td><td>0,81 %</td></tr><tr><td>Référents génériques</td><td>13</td><td>2,63 %</td></tr><tr><td>Noms abstraits</td><td>241</td><td>48,69 %</td></tr><tr><td>Noms prédicatifs</td><td>34</td><td>6,87 %</td></tr><tr><td>Ensembles flous</td><td>14</td><td>2,83 %</td></tr><tr><td>Variables liées</td><td>0</td><td>0,00 %</td></tr></tbody></table> Les référents abstraits sont ainsi le sujet, le thème des articles, et c'est la raison pour laquelle on les trouve notamment dans l'introduction. La moitié de tous les maillons de l'introduction (figure 4, tableau 4) renvoient à des concepts abstraits. Là encore, c'est dû à la fonction de l'introduction, qui est de présenter les concepts qui vont être étudiés dans l'article : les définir, les situer par rapport à d'autres recherches (la revue de la littérature), présenter les hypothèses que l'on fait au sujet de ces référents abstraits.
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<table><caption>Tableau 5 – Répartition des maillons des chaînes de noms abstraits par catégories grammaticales</caption><thead><tr><td></td><td>Nombre de maillons</td><td>Pourcentage</td></tr></thead><tbody><tr><td>Nom indéfini</td><td>22</td><td>3,32 %</td></tr><tr><td>Nom sans déterminant</td><td>129</td><td>19,49 %</td></tr><tr><td>Nom possessif</td><td>8</td><td>1,21 %</td></tr><tr><td>Nom défini</td><td>452</td><td>68,28 %</td></tr><tr><td>Déterminant possessif</td><td>3</td><td>0,45 %</td></tr><tr><td>Nom démonstratif</td><td>19</td><td>2,87 %</td></tr><tr><td>Pronom personnel</td><td>17</td><td>2,57 %</td></tr><tr><td>Pronom zéro</td><td>4</td><td>0,60 %</td></tr><tr><td>Pronom réfléchi</td><td>1</td><td>0,15 %</td></tr><tr><td>Pronom relatif</td><td>6</td><td>0,91 %</td></tr><tr><td>Pronom démonstratif</td><td>1</td><td>0,15 %</td></tr></tbody></table> Les chaînes de ces référents sont surtout composées (tableau 5) de GN définis (68 %) et de GN sans déterminants (20 %) (« facteurs de stress », « niveau de burnout »): c'est une particularité de certains des référents abstraits de ne quasi jamais apparaître sous la forme d'indéfinis, notamment dans les articles de recherche : on voit mal « un burnout », « une interdisciplinarité ». Au niveau des fonctions, un maillon sur deux est un complément du nom (« le modèle du burnout » [T0], « les dimensions du burnout » [T0], « le goût des étudiants pour l'interdisciplinarité » [T2]). Il y a peu de sujets (17 % [110 sur 662]): ce sont des concepts qu'on analyse mais qui ne sont que rarement directement « acteurs » (« Le burnout découle [...] »). En guise de bilan, rappelons que les types de référents (auteurs, ensembles, noms abstraits) initient des chaînes très différentes, au moins du point de vue de la composition des chaînes, de la fonction des maillons, et de leur répartition dans les différentes sections IMRAD. # 6. Les chaînes de paragraphes ## 6.1. Introduction L'étude des chaînes saillantes est toutefois limitée par le fait que ce sont des chaînes avec peu de maillons mais très distendues, puisqu'elles n'apparaissent en
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moyenne qu'une fois tous les trois paragraphes. D'autres chaînes, au contraire, sont moins saillantes au niveau du texte, mais jouent un rôle important au niveau du paragraphe. 59 Or, le paragraphe forme une unité de sens (Bessonnat, 1988) qui a une influence importante sur les relations anaphoriques. Par exemple, Schnedecker (1997) montre que le nom propre coïncide généralement avec l'initiale des paragraphes, et Ariel (1990) montre que 90 % des pronoms ont leur antécédent dans le même paragraphe. 60 C'est pourquoi nous avons réannoté les textes<fnref n="5" /> avec ce que nous avons appelé des «chaînes de paragraphes», comprises dans les limites d'un paragraphe: dès lors que, dans les limites d'un paragraphe, trois expressions référentielles ou plus renvoient au même référent, nous avons annoté la chaîne, quelle qu'elle fût, sans considération de type ou de saillance. 61 On peut supposer que les processus cognitifs sont différents entre les chaînes de paragraphe où le référent apparaît plusieurs fois à très peu de distance d'intervalle (avec une distance entre les maillons de 40 mots en moyenne) et les chaînes de texte où le référent n'apparaît qu'une fois tous les trois paragraphes (avec une distance entre les maillons de 333 mots en moyenne). 62 Manifestement, ce ne sont pas les mêmes types de chaînes: ni sur le plan cognitif, ni sur le plan de la composition. C'est pourquoi il nous a paru important de les annoter et de les étudier de façon distincte. ## 6.2. Caractéristiques des chaînes de paragraphes 63 Nous avons trouvé 204 chaînes de ce type, soit une cinquantaine de chaînes par texte, avec 914 maillons (tableau 6). Ces chaînes sont plus brèves: 4,5 maillons en moyenne. <table><caption>Tableau 6 – Annotation des chaînes de paragraphes</caption><thead><tr><th></th><th>Texte</th><th>Tokens</th><th>CR</th><th>Maillons</th></tr></thead><tbody><tr><td rowspan="2">Éducation</td><td>T2</td><td>7123</td><td>82</td><td>396</td></tr><tr><td>T4</td><td>8627</td><td>78</td><td>343</td></tr><tr><td rowspan="2">Archéologie</td><td>T1</td><td>6008</td><td>35</td><td>147</td></tr><tr><td>T3</td><td>4318</td><td>9</td><td>28</td></tr><tr><td>Psychologie</td><td>T0</td><td>6463</td><td>--</td><td>--</td></tr><tr><td>TOTAL</td><td></td><td>32539</td><td>204</td><td>914</td></tr></tbody></table> <footnote n="5">5. À l'exception du texte T0.</footnote>
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64 Le nombre de chaînes est inférieur au nombre de paragraphes, ce qui signifie que tous les paragraphes n'ont pas de chaînes qui leur sont propres. Ces paragraphes sans chaînes sont même majoritaires, puisqu'ils représentent 62 % des paragraphes. Ce qui signifie qu'il y a une concentration importante des chaînes dans quelques paragraphes. 65 Puisque l'espace plus réduit du paragraphe favorise les reprises pronominales et anaphores infidèles, le coefficient de stabilité baisse un peu (0,74 contre 0,8 auparavant) et il y a un peu plus de pronoms (17 % [159 sur 926] contre 13 % [252 sur 1956] auparavant). [20] Dans un premier temps, un recueil du corpus sémantique de la représentation a été réalisé auprès de [38 étudiants] [...]. Il a été demandé [aux participants] de noter spontanément au plus dix mots ou expressions qu’[ils] associaient à l’expression stimulus : «activité vétérinaire rurale». (T4) [21] [La Grotte I des Treilles] a été découverte par L. Balsan, M. R. Galzin et J. Maillé en 1933. Louis Balsan [y] a effectué des fouilles dans la salle B [...]. [Ce site] a été attribué au Chalcolithique par Costantini [...]. (T1) 66 Bien évidemment, la distance inter-maillonnaire est bien plus faible et inférieure à la longueur des paragraphes (40 mots). 67 Il faut cependant noter qu'il y a un contraste important entre les chaînes et qu'on peut en isoler certaines qui ont une distance inter-maillonnaire de moins de 20 mots. ## 6.3. Chaînes éphémères 68 C'est ce que l'on peut appeler des «chaînes éphémères», au sens où leur cycle de vie est extrêmement bref: elles sont dans une phrase ou même dans une proposition, et elles se composent d'un nom suivi de pronoms ou de déterminants possessifs, souvent coordonnés. [22] En effet, il n'a pas été possible, pour des raisons de disponibilité, d'inclure des étudiants préparant [le concours C], alors que [sa] spécificité et [son] mode de recrutement pourraient avoir un impact sur les représentations des étudiants le préparant. (T4) [23] [...] [tous les arguments] [qui] viennent d'être mentionnés et [qui] auraient été susceptibles d'expliquer l'aversion des étudiants pour l'interdisciplinarité. (T2) 69 Ces chaînes doivent être catégorisées à part, parce qu'elles n'ont sans doute pas la même importance que des chaînes pour lesquelles il y a plusieurs reprises
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nominales. Ce sont en quelque sorte des chaînes «par accident», dues à la présence d'une coordination. ## 6.4. Chaînes uniques et chaînes liées Les chaînes de paragraphe sont définies comme des chaînes qui ne dépassent pas les limites d'un paragraphe. Un même référent peut dès lors initier : - une seule chaîne dans un seul paragraphe du texte, ce que nous appelons une «chaîne unique»; - des chaînes dans plusieurs paragraphes du texte, ce que nous appelons des «chaînes liées». Il y a 105 référents qui donnent lieu à des chaînes de paragraphes. Les trois quarts de ces référents ne sont présents que dans un seul paragraphe : ils représentent 79 chaînes (soit 39 % de toutes les chaînes de paragraphes). Les référents du quart restant sont présents chacun dans plusieurs paragraphes : cela donne 132 chaînes au total (soit 61 % des chaînes). Pour résumer : un quart des référents initient plus de 61 % des chaînes de paragraphes. Ces deux types de chaînes s'inscrivent dans deux perspectives différentes et c'est la raison pour laquelle nous pensons qu'il est important de les séparer. Les chaînes liées sont ouvertes sur le reste du texte puisqu'elles sont liées aux paragraphes précédents et suivants, en ce sens elles sont le support transitoire de l'information, qui apparaît avant et qui continue après, et elles participent donc à la cohérence et à la cohésion du texte. Au contraire, les chaînes uniques ont un cycle de vie entièrement compris dans un paragraphe : elles sont donc repliées sur elles-mêmes, en lien avec le thème du paragraphe plutôt que celui du texte. On peut donc s'attendre à des comportements différents. Par exemple, les chaînes uniques ont plus de pronoms (22 % [79 sur 322] contre 15 % [89 sur 604] pour les chaînes liées), notamment des relatifs, ce qui indique un fort taux d'expansions. Un patron fréquent est «GN défini > relatif > GN défini/démonstratif», avec une relative déterminative, puisque la chaîne commence par un défini. Le référent est ainsi introduit et décrit, puis disparaît : [24] C'est le cas notamment des appareils monospire comme [le MS2D de Bartington] [qui] a été utilisé pour la plupart des études sur le projet Canal Seine-Nord Europe. [Cet appareil] permet une mesure point par point de la susceptibilité magnétique volumique [...]. (T3) Mais il nous semble plus intéressant de nous attarder sur la distribution de ces différents types de chaînes. Ainsi, le graphique (figure 5) montre une répartition différente des chaînes liées selon les sections IMRAD : fortement présentes dans l'introduction, elles sont beaucoup plus rares dans la méthodologie, puis leur proportion remonte progressivement.
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<figure><img src="image_12.png" /><figcaption>Figure 5 – Répartition des chaînes liées et des chaînes uniques dans les sections</figcaption></figure> 75 Ceci est dû à la fonction de chaque section. Dans la méthodologie, près des deux tiers (62 % [23 sur 37]) des chaînes sont des chaînes uniques, parce que cette section présente outils et procédures de façon successive. 76 Par exemple, il y a des paragraphes pour la description de chacun des groupes de participants (chaîne en gras) et de leurs tâches (chaîne en italiques): [25] Dans un premier temps, un recueil du corpus sémantique de la représentation a été réalisé auprès de [38 étudiants] [...] à l'aide de la méthode du réseau d'association [...]. Il a été demandé [aux participants] de noter spontanément au plus [dix mots] ou courtes expressions [qu'] [ils] associaient à l'expression stimulus : « activité vétérinaire rurale ». [Ils] devaient aussi numéroter en chiffres arabes, au fur et à mesure de [leur] apparition, [ces mots ou expressions]. (T4) 77 Les 38 participants ne sont mentionnés qu'une seule fois dans la suite du texte, dans un autre paragraphe, mais sans donner une chaîne (c'est-à-dire sans apparaître trois fois). 78 Le motif de la figure 5 s'explique lorsqu'on s'intéresse aux référents qui apparaissent dans les différentes sections IMRAD. La figure 6 montre la répartition des référents dans le texte T4, qui est la relation d'une étude sur les choix de la filière de spécialisation des étudiants vétérinaires en fonction de leurs représentations socio-professionnelles.
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<figure><img src="image_13.png" /><figcaption>Figure 6 – Cartographie des chaînes liées dans le texte T4</figcaption></figure> 79 L'introduction présente les principaux concepts : « la pratique vétérinaire », « le vétérinaire rural » (au sens générique, comme un modèle : « l'exercice des vétérinaires ruraux », « les représentations socio-professionnelles » ; ainsi que la population étudiée : « les étudiants vétérinaires ». 80 Dans la méthodologie, on introduit les participants et leurs tâches, sans reprendre les référents de l'introduction : on se concentre sur des procédures, c'est pourquoi il y a très peu de référents partagés avec d'autres sections. 81 Les résultats décrivent l'aboutissement de l'expérimentation : on reprend donc les référents qui ont été introduits dans la méthodologie (les participants), sans reprendre ceux de l'introduction. 82 La discussion est le moment de l'extrapolation : on se sert des résultats de l'expérimentation pour dire quelque chose de la population générale et répondre aux questions formulées dans l'introduction. Il y a donc reprise des principaux référents (mais pas tous) des résultats et de l'introduction. 83 Enfin, la conclusion a un statut à part, parce qu'elle ne fait pas partie officiellement du format IMRAD, et pourtant elle est présente dans presque tous les articles IMRAD. Elle oscille entre la synthèse de l'article et les perspectives. On pourrait s'attendre à ce que la plupart des chaînes soient reprises dans la conclusion. Ici, la conclusion est très courte, si bien que si beaucoup de référents sont présents, peu initient des chaînes (c'est-à-dire que peu sont présents au moins trois fois par paragraphe). C'est pourquoi il n'y a que deux référents qui apparaissent dans la conclusion. ## 7. Conclusion 84 À travers l'étude des sections des articles de recherche de format IMRAD, dont nous avons montré que chacune avait des chaînes de référence aux caractéristiques propres, nous avons établi une première typologie de chaînes. 85 D'abord en ce qui concerne les types de référents. Nous avons présenté une liste d'une dizaine de types, et nous avons analysé trois d'entre eux (le ou les auteurs, les ensembles, et les concepts abstraits) en montrant que les chaînes qu'ils initient ont des comportements bien différents.
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<figure><img src="image_14.png" /><figcaption>Figure 7 – Types de chaînes</figcaption></figure> 86 Ensuite en ce qui concerne la composition des chaînes (figure 7). Nous avons opposé les chaînes saillantes aux chaînes de paragraphe, elles-mêmes divisées entre chaînes uniques (éphémères ou non) et chaînes liées, support d'une information qui traverse plusieurs paragraphes, sinon l'ensemble du texte. Nous avons illustré ce dernier type de chaîne en analysant la façon dont les chaînes liées étaient reprises, ou non, d'une section IMRAD à une autre. 87 Ce travail montre que les chaînes de référence peuvent difficilement être étudiées sans faire de différences entre leurs types. Il s'agit d'une étude exploratoire, cependant, et il conviendrait de vérifier les types et leurs critères sur un corpus plus grand, et étendu à d'autres genres de textes. # Références bibliographiques ## Corpus **Texte T0:** DAGOT, L., BORTEYROU, X., GRÉGOIRE, C. et VALLÉE, B. 2014. Le rôle modérateur des compétences politiques sur le burnout. *Revue internationale de psychologie sociale* 27 (2): 5-34. **Texte T1:** HERRSCHER, E., LHEUREUX, J., GOUDE, G., DABERNAT, H. et DURANTHON, F. 2013. Les pratiques de subsistance de la population Néolithique final de la grotte I des Treilles (commune de Saint-Jean-et-Saint-Paul, Aveyron). *Préhistoire méditerranéennes* 4. En ligne à l'adresse suivante : https://journals.openedition.org/pm/783. **Texte T2:** HOUY, T., ATTAL, Y. et MELAMED, Y. 2014. La propension à l'interdisciplinarité des étudiants en situation d'innovation. *Revue internationale de pédagogie de l'enseignement supérieur* 30 (2). En ligne à l'adresse suivante : https://journals.openedition.org/ripes/825. **Texte T3:** HULIN, G., BROES, F. et FECHNER, K. 2012. Caractérisation de phénomènes anthropiques par la mesure de paramètres magnétiques sur surface décapée : Premiers résultats sur le projet Canal Seine-Nord Europe. *ArcheoSciences* 36: 61-70. En ligne à l'adresse suivante : https://journals.openedition.org/archeosciences/3744.
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**Texte T4:** DERNAT, S. et SIMÉONE, A. 2014. Représentations socio-professionnelles et choix de la spécialisation: le cas de la filière vétérinaire rurale. *Revue internationale de pédagogie de l'enseignement supérieur* 30 (2). En ligne à l'adresse suivante: https://journals.openedition.org/ripes/832. ## Études ARIEL, M. 1990. *Accessing Noun-Phrase Antecedents*. Londres – New York: Routledge. BAUMER, E. 2017. Chaînes de référence et point de vue dans la fiction littéraire: le cas des nouvelles courtes. *Langue française* 195: 73-90. BAUMER, E., DIAS, D. et SCHNEDECKER, C. 2019. Les chaînes de référence dans un corpus contrastif (allemand-anglais-français) de romans réalistes du 19e siècle: analyse quantitative et qualitative. Contribution présentée au *Colloque international PhraseoRom – Phraséologie et stylistique de la langue littéraire (13-15 mars 2019, Erlangen, Allemagne)*. BAZERMAN, C. 1988. *Shaping Written Knowledge: The Genre and Activity of the Experimental Article in Science*. Madison: University of Wisconsin Press. BERTIN, M. et ATANASSOVA, I. 2014. A Study of Lexical Distribution in Citation Contexts through the IMRAD Standard. In P. MAYR, P. SCHAER, A. SCHARNHORST, B. LARSEN et P. MUTSCHKE (éd.), *Proceedings of the First Workshop on Bibliometric-Enhanced Information Retrieval (BIR 2014) Co-located with 36th European Conference on Information Retrieval (ECIR 2014)*. 5-12. En ligne à l'adresse suivante: http://ceur-ws.org/Vol-1143/paper1.pdf. BESSONNAT, D. 1988. Le découpage en paragraphes et ses fonctions. *Pratiques: linguistique, littérature, didactique* 57: 81-105. CHAROLLES, M. 1988. Les plans d'organisation textuelle: périodes, chaînes, portées et séquences. *Pratiques: linguistique, littérature, didactique* 57: 3-13. CHAROLLES, M. et SCHNEDECKER, C. 1993. Coréférence et identité: le problème des référents évolutifs. *Langages* 27 (112): 106-126. CORBLIN, F. 1985. Les chaînes de référence: analyse linguistique et traitement automatique. *Intellectica* 1: 123-143. CORBLIN, F. 1995. *Les formes de reprise dans le discours: anaphores et chaînes de référence*. Rennes: Presses universitaires de Rennes. FLØTTUM, K. 2006. Les «personnes» dans le discours scientifique: le cas du pronom *on*. In M. OLSEN et E. H. SWIATEK (éd.), *XVIe congrès des Romanistes scandinaves*. Roskilde: Roskilde Universitet. GALLIANO, S., GEOFFROIS, E., MOSTEFA, D., CHOUKRI, K., BONASTRE, J.-F. et GRAVIER, G. 2005. The ESTER Phase II Evaluation Campaign for the Rich Transcription of French Broadcast News. In *Proceedings of the 9th European Conference on Speech Communication and Technology (Interspeech 2005 – Eurospeech)*. ISCA (International Speech Communication Association) Online Archive: 1149-1152. En ligne à l'adresse suivante: https://www.isca-speech.org/archive/archive_papers/interspeech_2005/i05_1149.pdf. GJESDAL, A. M. 2013. The Influence of Genre Constraints on Author Representation in Medical Research Articles. The French Indefinite Pronoun *On* in IMRAD Research Articles. *Discours* 12: 1-23. En ligne à l'adresse suivante: https://journals.openedition.org/discours/8770.
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À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d’Héron d’Alexandrie
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À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d'Héron d'Alexandrie *Regarding the lateen sail : the Kelenderis mosaic and the Stereometrica (II, 48-49) of Hero of Alexandria* Patrice Pomey <figure><img src="image_1.png" /></figure> OpenEdition Journals Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/archaeonautica/411 DOI : 10.4000/archaeonautica.411 ISSN : 2117-6973 Éditeur CNRS Éditions Édition imprimée Date de publication : 7 décembre 2017 Pagination : 9-25 ISBN : 978-2-271-11766-3 ISSN : 0154-1854 Référence électronique Patrice Pomey, « À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d’Héron d’Alexandrie », *Archaeonautica* [En ligne], 19 | 2017, mis en ligne le 30 avril 2020, consulté le 10 décembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/archaeonautica/411 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archaeonautica.411
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À PROPOS DE LA VOILE LATINE: LA MOSAÏQUE DE KELENDERIS ET LES STEREOMETRICA (II, 48-49) D'HÉRON D'ALEXANDRIE Patrice POMEY Résumé La mosaïque de Kelenderis (Turquie), datée du Ve s. ap. J.-C., constitue à ce jour le témoignage le plus précis d'un navire équipé d'une voile de la famille des voiles latines et plus précisément du type dit « voile latine orientale » (settee sail) à voile trapézoïdale. Ce document remonte de ce fait de deux siècles la certitude de l'usage de la voile latine en Méditerranée. Cependant, elle n'a fait l'objet jusqu'à présent que d'interprétations rapides (P. Pomey), voire erronées (Z. Friedmann). Aussi propose-t-on ici une nouvelle étude plus complète et plus détaillée de ce document exceptionnel d'une très grande richesse. Son analyse conduit à admettre que la voile du bateau de Kelenderis est particulièrement élaborée et serait par conséquent le fruit d'un long processus d'évolution. Selon l'hypothèse la plus vraisemblable avancée par certains auteurs (L. Basch), cette origine serait à recher- cher du côté d'Alexandrie, foyer réputé d'innovations notamment dans le domaine maritime. Le graffito d'Anfouchi pourrait même faire remonter l'apparition de la pure voile latine triangulaire au 1er s. de notre ère, ce qui implique une double évolution conduisant à la voile latine triangulaire et à la voile latine trapézoïdale. Plusieurs indices suggèrent que la communauté Copte aurait joué un rôle important dans cette évolution. L'existence d'une formule de calcul de la surface d'une voile triangu- laire du type voile latine chez Héron d'Alexandrie (Stereometrica, II, 48-49), viendrait ainsi confirmer le rôle d'Alexandrie dans le déve- lopvement de cette voile. Même si sa date et son origine restent incertaines, ce texte s'inscrit dans la tradition Alexandrine et montre l'importance pris par ce nouveau type de gréement. Le rapprochement de ces deux documents permet d'envisager sous un angle nouveau le problème de l'apparition et de l'évolution de la voile latine. Mots clefs: Archéologie navale, voile latine, Alexandrie, Antiquité, Méditerranée, mosaïque, Héron d'Alexandrie Abstract Regarding the lateen sail: the Kelenderis mosaic and the Stereometrica (II, 48-49) of Hero of Alexandria The Kelenderis mosaic (Turkey), dated to the 5th century AD, currently represents the most precise evidence we have of a ship equipped with a sail of the lateen family, and more precisely of the trapezoidal type known as a settee sail. As a consequence, this document demonstrates the certitude of the use of the lateen sail in the Mediterranean two centuries earlier than the previously known evidence. However, it has until now only been the subject of brief and even mistaken interpretations (by P. Pomey and Z. Friedmann respectively). Here we propose a new, more complete and detailed study of this exceptional document of great interest. The analysis leads to the admission that the sail on the Kelenderis boat is particularly elaborate and consequently would have been the result of a long process of evolution. According to the most probable hypoth- esis put forward by certain authors (L. Basch), the origins should be looked for in Alexandria, a reputed home of innovations, especially in the maritime domain. The graffito of Anfushi could even date the appearance of the pure triangular lateen sail back to the 1st century AD, which would imply a double development leading to the trian- gular lateen sail and to the trapezoidal lateen sail. Several clues suggest that the Coptic community may have played an important role in this evolution. The existence of a formula for calculating the surface area of a triangular sail of the lateen type in the work of Hero of Alexandria (Stereometrica, II, 48-49) would seem to confirm the role of Alexandria in the develop- ment of this sail. Even if its date and origin remain uncertain, this text sits within the Alexandrian tradition and shows the importance given to this new type of rigging. By examining these two documents side by side, one can approach the question of the appearance and development of the lateen sail from a new angle. **Key words:** naval archaeology, lateen sail, Alexandria, antiquity, Mediterranean, mosaic, Hero of Alexandria Le dossier de la voile latine en Méditerranée n'est toujours pas clos même si des études récentes ont repris la question de son ori- gine et de son évolution (Polzer 2008; Whitewright 2009, 2011). Deux documents méritent à cet égard une attention particulière : l'un, la mosaïque navale de Kelenderis, doit être reconsidéré en raison de son originalité et de son intérêt ; l'autre, un passage des Stereometrica (II, 48-49) d'Héron d'Alexandrie, jusqu'à présent totalement ignoré, doit être versé au dossier.
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À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d’Héron d’Alexandrie
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<figure><img src="image_2.png" /><figcaption>Fig. 1: Côte sud de la Turquie avec la situation de Kelenderis en Cilicie (Dessin V. Dumas, Aix Marseille Univ, CNRS, Minist Culture & Com, CCJ, Aix-en-Provence, France).</figcaption></figure> <figure><img src="image_3.png" /><figcaption>Fig. 2: Plan général du site de Kelenderis avec le site des fouilles (sondaj Alanı) et l'anse du port (Zoroglu 1992).</figcaption></figure> ## LA MOSAÏQUE NAVALE DE KELENDERIS Découverte en 1992, dans l'ancien port de Kelenderis, aujourd'hui Aydincik (Turquie), sur la côte de Cilicie<fnref n="1" /> (fig. 1, 2, 3), la grande mosaïque navale offre un témoignage exceptionnel sur le développement de la voile latine antique. Ce document constitue en effet, à ce jour, le plus ancien exemple d'un gréement appartenant à la famille des voiles latines dont l'interprétation et la datation font le plus consensus<fnref n="2" />. Outre son intérêt du point de vue de l'histoire <figure><img src="image_4.png" /><figcaption>Fig. 3: Plan des fouilles de l'édifice à mosaïque (Zoroglu 1994).</figcaption></figure> <footnote n="1">1. Zoroglu 1992, 1993, 1994, 1996; Gates 1994, 1995. Je tiens à remercier le Prof. L. Zoroglu de son obligeance et pour tous les renseignements qu'il a bien voulu me communiquer à l'époque au sujet de cette mosaïque. Je tiens aussi à remercier tout particulièrement Mme Véronique Blanc-Bijon, Ingénieur de Recherche au Centre Camille Jullian (Aix Marseille Univ, CNRS, Minist Culture & Com, CCJ, Aix-en-Provence, France), spécialiste des mosaïques, pour m'avoir signalé ce document dès 1998 et pour toute l'aide qu'elle m'a apportée dans cette étude.</footnote> <footnote n="2">2. La partie consacrée dans le présent article au navire de la mosaïque de Kelenderis</footnote> <footnote>reprend l'essentiel de ma communication au 9<sup>th</sup> *International Symposium on Ship Construction in Antiquity* intitulée “Un nouveau témoignage sur la voile latine: la mosaïque de Kelenderis (v. 500 ap. J.-C.; Turquie)”, tenu à Agia Napa (Chypre), fin août 2005. Cette dernière a donné lieu à un article préliminaire “The Kelenderis Ship: A Lateen Sail” (Pomey 2006) en réponse à l'article de Zaraza Friedman et Levent Zoroglu (2006), “Kelenderis Ship – Square or Lateen Sail?”, dans lequel les auteurs interprétaient à tort la voile du navire comme une voile carrée traditionnelle, hypothèse déjà avancée par Z. Friedman (2003). L'interprétation du gréement du navire de Kelenderis comme appartenant à la famille des voiles latines a été confirmée à l'époque par Owain T. P. Roberts (2006) et Lionel Casson (2006), contestant à leur tour l'interprétation erronée de Z. Friedman et L. Zoroglu, et a été depuis suivie par tous les auteurs (p. ex. Polzer 2008; Whitewright 2009, 2011). Néanmoins, Z. Friedman (2007) persiste contre toute évidence dans son interprétation fautive.</footnote>
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<figure><img src="image_5.png" /><figcaption>Fig. 4: Vue d'ensemble de la mosaïque (Photo Kelenderis Projesi).</figcaption></figure> navale par la précision de ses détails, cette mosaïque est aussi, et avant tout, un remarquable document décoratif qui obéit à des règles de représentation dont la compréhension est indispensable à son interprétation. De ce fait, son analyse mérite d'être reprise et approfondie. La mosaïque se présente sous la forme d'un long tapis décoratif polychrome de 3,20 m de large qui a été dégagé sur 12 m de longueur sans que ses limites soient pour autant atteintes. Elle se compose, pour l'essentiel, sur 9 m de longueur, d'un décor géométrique qui s'achève par un panneau figuratif de 3 m sur 3 m représentant une scène portuaire (fig. 4). L'ensemble est entouré d'une frise continue de fleurs de lotus tête-bêche. Le pavement devait orner un grand bâtiment dont la fonction reste indéterminée (thermes ?). Selon les données stratigraphiques, la mosaïque est postérieure aux niveaux des IIIe et IVe siècles sur lesquels elle repose et le Prof. Zoroglu propose, en tenant compte des critères stylistiques, de la dater avec précaution vers 500 ap. J.-C., voire dans la deuxième moitié du Ve siècle, sans pour autant totalement exclure une date plus récente (Zoroglu 1992, 1993, 1994, 1996). Cependant, selon certains spécialistes, l'appartenance de la mosaïque au Ve siècle est assurée et sa datation remonterait très certainement à la première moitié de ce siècle<fnref n="3" />. La scène qui nous intéresse représente un navire sous voile qui entre dans un port en traînant en remorque deux embarcations plus petites (fig. 5). Si dans l'ensemble le panneau de la scène navale est en bon état et ne semble pas avoir fait l'objet de restauration, on note cependant que la partie arrière du navire principal, en avant du gouvernail latéral tribord, est altérée. Le port, identifié par le Prof. L. Zoroglu comme étant le port antique de Kelenderis, est figuré selon un schéma classique évoquant la forme d'un hémicycle ouvert sur la droite. Il comporte, dans sa partie inférieure un môle droit s'avançant vers la mer où figure une suite d'une dizaine de constructions diverses parmi lesquelles L. Zoroglu identifie : le mur d'enceinte de la ville, une porte, un entrepôt, une tour, une taverne en avant des murailles et, en arrière, une église. Ce môle et ces bâtiments sont représentés d'une façon originale comme s'ils étaient vus depuis le rivage opposé, c'est-à-dire à l'envers, tête en bas, par rapport au point de vue principal de la mosaïque donné par le grand navire. Les autres côtés du port, représentés cette fois à l'endroit, sont constitués par un rivage curviligne longé par un long bâtiment à portique en arcades qui pourrait être, selon L. Zoroglu, un grand entrepôt, en arrière duquel figure un édifice isolé à trois voûtes qu'il interprète comme étant des thermes. L'ensemble est figuré dans des tons beige-rosés tirant parfois vers le marron. Les contours de la plupart des bâtiments sont soulignés d'un trait noir <footnote n="3">3. Cette datation repose sur la trame géométrique de l'ensemble et notamment sur le quadrillage de bandes déterminant des carrés d'entrecroisement et de grandes cases, à décor en arc-en-ciel, cf. Balty 1977, 1995; Onceel-Voûte 1988, 1994. Mmes Pauline Onceel-Voûte et Janine Balty ont bien voulu me faire part de leurs</footnote> <footnote>avis éclairés de spécialistes des mosaïques orientales pour la datation de cette mosaïque. Qu'elles en soient très sincèrement remerciées.</footnote>
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<figure><img src="image_6.png" /><figcaption>Fig. 5: Vue de détail du panneau de la mosaïque avec la scène nautique (Photo © birbakistamersin.org - Ahmet Gullu).</figcaption></figure> et les ouvertures sont généralement foncées, sauf dans deux exceptions où elles sont claires. Entrant dans le bassin portuaire aux flots agités et se dirigeant donc vers la gauche, s'avance un grand navire sous voile naviguant bâbord amure. Il traîne en remorque deux embarcations annexes (*epholkia* ou *scaphae*): à bâbord, une simple barque à deux bancs ; à tribord, une autre barque, de type semblable, mais plus grande avec quatre bancs et qui est remorquée sous voile. Ce mode de représentation associant remorque et voile peut paraître paradoxal mais est bien attesté par ailleurs, notamment par le graffito du navire *Europa* à Pompéi et, pour une époque plus proche de celle qui nous intéresse, par les bateaux de la fresque d'Eboda (VIe s. ?)<fnref n="4" />. En revanche, la représentation de deux barques en remorque est à ma connaissance originale même si l'existence de plusieurs annexes pour des navires importants est bien attestée par les textes<fnref n="5" />. La scène se veut réaliste et démonstrative. Elle est démonstrative par la multiplicité des points de vue adoptés par le mosaïste: double, comme on l'a souligné, pour le port; quadruple pour les bateaux. En effet, si les deux embarcations en remorque sont vues de dessus et de trois quarts, le grand navire est vu à la fois de côté pour l'essentiel de la coque, de trois quart avant pour la proue et de trois quarts arrière pour la poupe. Elle est réaliste comme le montre le souci du mosaïste de rendre l'agitation des flots en évoquant l'écume blanche à la crête des vagues et de représenter les bateaux « dans leurs lignes » et non posés, plus ou moins artificiellement, sur la mer comme cela arrive souvent dans l'iconographie antique. De ce fait, les coques des deux barques en remorque sont en grande partie masquées par les flots et sont à peine visibles. De même pour le grand navire, dont la coque n'est figurée que jusqu'à la ligne de flottaison alors que les œuvres vives de la carène et la quille disparaissent sous les eaux. Notons aussi l'effet de vue en transparence de la partie inférieure immergée des pelles des deux gouvernails latéraux et le rendu des filets d'eau laissés par le sillage des safrans. De tels modes de représentation sont assez rares pour mériter d'être soulignés<fnref n="6" />. ## LE NAVIRE Le navire principal, totalement hors d'échelle par rapport au décor, occupe à lui seul tout l'espace du bassin portuaire et constitue manifestement, avec le port, le sujet principal de la mosaïque. Le fait qu'il traîne en remorque deux embarcations annexes dont l'une <footnote n="4">4. Le graffito du navire *Europa* a été maintes et maintes fois représenté, cf. notamment Maiuri 1958, p. 21, fig. 2; Basch 1987, p. 469, fig 1051; Pomey 1997b, p. 83; pour la fresque d'Eboda, cf. Basch 2001, p. 70-71 et fig. 19. Voir aussi le sarcophage de Cornelius Arrianus (Ier-IIe s. ap. J.-C.) au musée de Sinope (Turquie) où un grand navire à deux mâts avec voiles carrées et *suparum* traîne en remorque une barque sous voile.</footnote> <footnote n="5">5. Sur les barques annexes, cf. Casson 1971, p. 248-249, n. 93-97; Pomey 1997b, p. 12-17, 83-84.</footnote> <footnote n="6">6. Parmi quelques parallèles possibles de navire représentés "dans leurs lignes" au milieu de flots agités, on notera le relief de *Portus* de la collection Torlonia (Casson 1971, fig. 144; Basch 1987, fig. 1038; Pomey 1997b, p. 82) et, mieux encore, la scène du sarcophage d'Ostie de la Ny-Carlsberg Glyptothek de Copenhagen (Casson 1971, fig. 147; Basch 1987, fig. 1038; Pomey 1997 b, p. 85).</footnote>
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<figure><img src="image_7.png" /><figcaption>**Fig. 6:** Graffito de navire marchand byzantin, Corinthe (vᵉ ou viᵉ siècle.) (Basch 1991a).</figcaption></figure> est voilée indique un navire d'une certaine importance et tout laisse penser qu'il s'agit vraisemblablement d'un bateau de commerce. Comme nous venons de le voir, la coque est représentée selon un triple point de vue où à la vision latérale du flanc s'ajoutent les vues trois quarts avant et arrière des extrémités. Cette distorsion visuelle confère à la poupe une forme étrange où l'on semble discerner trois étambots ! La poupe est en fait manifestement déformée par suite d'une erreur d'interprétation du mosaïste qui a éprouvé des difficultés pour raccorder la vue perspective de l'arrière à la vue latérale du flanc de la coque. Aussi, on interprétera la poupe comme une poupe traditionnelle à étambot axial convexe encadré, non par deux autres étambots, mais par les extrémités verticales proéminentes des ailes de protection des gouvernails latéraux. Dans un effet de perspective mal compris, ce sont les extrémités des ailes latérales que le mosaïste a fait figurer comme intégrées à la courbure de la coque. La position des gouvernails latéraux et la représentation de la caisse de l'aile sur le flanc bâbord du navire ne laissent aucun doute à ce sujet. La proue est, de même, déformée par la vision trois quart avant qui répond à la vision trois quarts arrière de la poupe. De ce fait, sous l'étrave proéminente apparaît une partie du flanc tribord qui serait normalement invisible dans une vision latérale. L'étrave, elle aussi convexe, se relève cependant selon une courbure moins prononcée et plus ouverte que celle de l'étambot qui confère à l'avant du navire un élancement plus important qu'à l'arrière. Ce profil de coque — qui relève du type général dit « symétrique » selon la terminologie de P.-M. Duval (Duval 1949) — est bien attesté dans l'iconographie navale antique<fnref n="7" /> bien qu'il soit moins fréquent que le profil inverse, caractérisé par un élancement de l'étambot plus important que celui de l'étrave. Notons aussi que la proue et la poupe sont figurées en blanc, contrairement au reste de la coque de couleur « bois », marron clair, ce qui suggère la présence d'une peinture de coque. Les contours des différents éléments de la coque sont soulignés d'un trait noir. <figure><img src="image_8.png" /><figcaption>**Fig. 7:** La felouque des Kellia (viiᵉ siècle.) (Basch 1991b).</figcaption></figure> Le long du flanc bâbord, on note la caisse latérale de l'aile de protection du gouvernail qui prend naissance sur la proue, en arrière de l'étrave, et qui se prolonge le long de la coque jusqu'à la poupe où elle semble s'arrêter juste en avant de l'étambot. Elle est composée de trois rangées de bordages, nettement individualisés par des lignes noires, et elle s'achève par un montant vertical proéminent – en partie altéré sur la mosaïque – source de l'erreur de perspective que nous avons soulignée. La représentation de telles ailes latérales de protection du gouvernail, selon cette même structure, est bien attestée dans l'iconographie navale romaine qui en présente de nombreux exemples<fnref n="8" />. Sur le plat-bord, on distingue ce qui semble être très probablement des bittes d'amarrage: cinq sur l'avant et au moins deux sur l'arrière compte tenu de la lacune de la mosaïque. Aucun indice ne permet, en revanche, de dire si le bateau est ponté ou non. Cependant au centre de la coque, entourant le mât principal, figure une grande structure rectangulaire dont le contour est de couleur marron souligné intérieurement d'un filet noir. Cette structure laisse apercevoir le bas du mât et ne peut donc pas être une cabine fermée. Il est tout aussi peu probable qu'il s'agisse d'une structure destinée à recevoir une cargaison en pontée comme on en connaît plusieurs exemples. Dans ce dernier cas, la structure est plus complexe et est généralement compartimentée en plusieurs niveaux (Pomey 1993). En revanche, cette structure se retrouve d'une façon identique sur un graffito de navire byzantin de Corinthe (vᵉ ou viᵉ s.) (fig. 6) et sur le *dipinto* de la felouque des *Kellia* en Égypte (viiᵉ s.) (fig. 7). Elle a été clairement identifiée par L. Basch comme une plate-forme où devait prendre place des combattants, le *xylokastron*, caractérisique des bateaux byzantins (Basch 1991a, 1991b). Cette plate-forme de combat, comme le montrent le navire de la mosaïque de Kelenderis et le bateau de Corinthe, n'était pas l'apanage exclusif des navires de guerre mais pouvait aussi équiper, à des fins défensives, les navires marchands. <footnote n="7">7. Cf. par exemple Casson 1971, fig. 142, 149; Basch 1997, fig. 1048, 1049.</footnote> <footnote n="8">8. Cf. par exemple, Casson 1971, fig. 142, 144, 147, 149; Basch 1997.</footnote>
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L'appareil de gouverne, constitué de deux grandes rames gou- vernails latérales, frappe par sa taille et sa simplicité. En dimen- sions, les rames gouvernails apparaissent plus grandes que le mât principal et sont pratiquement équivalentes aux deux tiers de la longueur du navire, ce qui est considérable. Le dispositif est en outre d'une grande simplicité. Chaque gouvernail est apparem- ment constitué d'une simple rame, dépourvue de barre de manœuvre (clavus), dont la mèche axiale se prolonge jusqu'en bas de la pelle. Cette dernière représente en proportion les 2/5 de l'ensemble. Son extrémité inférieure est échancrée en forme de trident dont les pointes sont constituées par les extrémités de la mèche et des bords d'attaque et de fuite du safran. En fait, il est probable que l'ensemble n'était pas monoxyle, comme le serait une véritable rame, et que les parties avant et arrière de la pelle venaient s'assembler sur la mèche. On interprétera, en effet, la petite bande blanche qui traverse chacun des safrans dans sa partie supérieure, au-dessus du niveau de l'eau matérialisé par les filets d'eau du sil- lage, comme une pièce de renfort (ferrure ?) de l'assemblage mèche-safran. Chaque gouvernail repose à l'intérieur de l'extré- mité de chaque aile en un seul point situé sensiblement au milieu de la mèche<fnref n="9" />. En revanche, la position très en arrière et très libre des deux rames gouvernails et leur grande dimension, qui évoquent la façon d'agir d'un aviron de queue, est originale. On retrouve, cependant, ces mêmes particularités, y compris dans la forme à trois pointes de la base du safran, dans l'appareil de gouverne du navire des Kellia et dans l'iconographie byzantine (Basch 1991a, fig. 3A, 3B ; 1991b). LE GRÉEMENT DU NAVIRE Le gréement latin reste la partie la plus remarquable de ce bateau déjà étonnant à bien des égards. Le mât principal, l'arbre de mestre selon le vocabulaire méditerranéen<fnref n="10" />, est situé en position centrale et est très légèrement incliné sur l'avant. Sa partie inférieure est maintenue à l'aide de deux étais verticaux, situés en avant et en arrière de l'arbre, les chelamides, auxquels le mât est très clairement ligaturé<fnref n="11" />. Ce même dispositif se retrouve sur la felouque des Kellia. A son extrémité supérieure, le mât s'achève par un motif de couleur noire en forme de crosse dont la pointe, tournée vers l'avant, s'achève par un petit motif circulaire de couleur ocre-rouge. On identifiera à coup sûr ce motif comme étant un calcet destiné à recevoir, en tête de mât, les poulies du gréement courant de la voile. L'une de ces poulies, située à l'extrémité de la pointe de la crosse, serait représentée par le petit motif circulaire de couleur ocre-rouge. Ce type de calcet à la forme très particulière est caractéristique des gréements byzantins comme l'a souligné L. Basch (1991a, 1991b). On le retrouve en effet sur le navire du graffito de Corinthe, où il figure avec deux poulies dont l'une est fixée à l'extrémité de la pointe de la crosse, à nouveau sur le navire des Kellia et sur d'autres exemples byzantins. Le mât est maintenu sur l'avant par un étai fixé juste en arrière de l'étrave<fnref n="12" />. Le mât porte une grande vergue qui supporte la voile. Alors que la partie mesurable du mât correspond à la moitié de la longueur de la vergue, cette dernière, dite *antenne* dans le gréement latin, est égale à la longueur du navire d'étrave à étambot. L'antenne est for- tement apiquée sur l'avant et est très légèrement décentrée par rap- port à la tête du mât. Elle semble être monoxyle, mais il peut penser à une simplification du mosaïste. Compte tenu des dimen- sions supposées du navire, qui semble d'une taille relativement importante, il est possible que l'antenne soit composée de plusieurs espars, celui de la partie inférieure, vers l'avant, le *quart*, étant un peu plus court et un peu plus rigide que celui de la partie supé- rieure, vers l'arrière, la *penne*. Le double trait blanc à la jonction du mât et de l'antenne figure très certainement le *cap de trousse* qui sert à fixer l'antenne au mât. Il s'agit d'une drosse, constituée d'une estrope en boucle, qui enserre l'antenne avec le mât pour la main- tenir contre ce dernier tout en lui permettant de coulisser vers le haut ou vers le bas<fnref n="13" />. De ce même point de jonction, un double cordage part vers l'arrière du navire où il se fixe à un fort palan. Il s'agit à coup sûr de la double drisse qui permet de hisser l'antenne. Les *amans*, qui composent cette double drisse, passent par le calcet pour redescendre vers l'arrière où ils aboutissent à un fort palan, de taille imposante, composé de deux moufles, dont le moufle infé- rieur est fixé vers la poupe. Ces moufles sont dénommés *tailles guinderesses* car le palan qu'ils constituent permet de *guinder* l'an- tenne, c'est-à-dire de la soulever. Ce dispositif caractéristique du gréement latin se retrouve sur le graffito du navire de Corinthe – où la vergue est cependant en position basse et le palan partiellement représenté – et d'une façon sensiblement identique sur la felouque des *Kellia*. On notera que, dans chacun de ces cas, la double drisse redescend vers la poupe où vient se fixer le palan et ne redescend pas le long du mât comme cela est habituel dans le gréement latin traditionnel. On verra là une particularité du gréement latin byzantin. En revanche l'oste, qui permet de contrôler l'extrémité supérieure de l'antenne, la penne, n'est pas représentée ici alors qu'elle est identifiée par L. Basch sur le navire des *Kellia* (Basch 1991b). L'antenne porte une voile qui affecte une forme trapézoïdale en raison d'une petite chute avant beaucoup plus courte que la chute arrière (environ 1/8°). Elle est fixée à l'antenne à l'aide de gar- cettes, disposées sur le bord d'envergure, au nombre de neuf au total, quatre sur la partie avant et cinq sur l'arrière. L'antenne et la voile sont manifestement en position longitudinale et restent dans les limites de la coque qu'elles ne débordent pas. Le navire navigue bâbord amures et compte tenu de la position de la voile, manifes- tement en arrière du mât, elle reçoit le vent « à bonne main », selon l'expression en usage dans le gréement latin. Sur la voile, plusieurs bandes de couleur ocre, plus foncées que le reste de la voilure traitée dans des tons rosés, descendent plus ou moins en oblique. Elles donnent du volume à la voile et suggèrent sans doute les laizes qui la composent. Mais la particularité la plus remarquable de la voile réside dans la présence de bandes de ris équipés de garcettes et destinées à permettre la réduction de la voilure. L'une de ces bandes est nettement visible dans la partie haute de la voile. Partant de la chute arrière, elle traverse la voilure en diagonale pour se terminer « à rien » sur le quart à l'extrémité avant de l'an- tenne. Cette bande de ris porte 17 garcettes, figurées comme autant <footnote n="9">9. La fixation du gouvernail latéral entre la coque et l'extrémité arrière de l'aile est une position classique dont on possède de nombreux exemples (cf. p. ex. Casson 1971, fig. 146, 147; Pomey 1997b, p. 84-85), mais la liberté dont il semble jouir ici, comme sur le navire des *Kellia*, semble être une caractéristique byzantine.</footnote> <footnote n="10">10. Pour la description technique du gréement latin et son vocabulaire, on s'appuie ici sur l'étude de René Burlet (1988).</footnote> <footnote n="11">11. Basch 1991b. Ces étais sont mentionnés dans les textes anciens sous le nom de *parastatai* (Casson 1971, p. 237, n. 59). Pour d'autres exemples, cf. Basch 1993, fig. 21 et fig. 23.</footnote> <footnote n="12">12. Rien ne permet ici d'identifier cet agrès à des haubans volants à bastaque</footnote> <footnote>comme le fait L. Basch à propos de la felouque des *Kellia* où il est double (Basch 1991b). Sur le navire du graffito de Corinthe, il est en revanche simple, comme ici.</footnote> <footnote n="13">13. Ce dispositif de maintien de la vergue au mât est attesté dans l'iconographie où il peut figurer sous la forme d'un anneau métallique (cf. mosaïque de Khirbet Loya (Israël), Friedman 2007, fig. 1).</footnote>
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À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d’Héron d’Alexandrie
Patrice Pomey
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de petits traits noirs verticaux. L'autre bande de ris se déduit de la réduction de la voile dans sa partie inférieure dont la bordure est enroulée sur elle-même et semble reposer sur le haut du *xylokasstron*. La bande de ris qui a permis cette réduction devait être parallèle à la bordure inférieure de la voile, et donc être horizontale. Elle devait comporter, elle aussi, 17 garcettes, si l'on en croit le nombre de plis de l'enroulement de la voile. Autre conséquence, la réduction de la voile dans sa partie inférieure implique que lorsque la voile est totalement dépliée, elle affecte une forme trapézoïdale plus prononcée avec notamment une chute avant plus importante, à l'exemple de la voile de la petite embarcation en remorque à tribord. Enfin, on remarquera que si l'ensemble de la voile est très nettement figuré en arrière du mât, sur tribord, sa bordure inférieure repliée passe étrangement devant le mât à bâbord. Il s'agit là d'une nouvelle erreur d'interprétation du mosaïste qui s'ajoute à l'interprétation fautive de la poupe dont l'ampleur vient masquer le point d'écoute de la voile. De même sur l'avant, la proue cache le point le point d'amure de la voile dont on ne voit pas comment il est fixé. L'étrave porte dans son prolongement un long et fin espar, sorte de « bout-dehors », qui se termine par un motif qui reprend, en plus petit, celui en forme de crosse, pointe tournée vers l'avant et portant un petit disque, qui couronne le mât principal. Or ce motif a été clairement identifié à un calcet avec sa poulie de pointe. Il s'agit donc bien d'un élément du gréement, d'un petit mâtereaue, bien qu'aucun agrès ne soit figuré, autre que le calcet. Là encore, le cas n'est pas unique et le navire du graffito de Corinthe porte, de même, à l'extrémité de l'étrave, un petit mâtereaue qui s'achève par un calcet à corne, dont les poulies sont bien visibles, et qui ne comporte aucun autre agrès identifiable. Notons aussi que la felouque des *Kellia* possède un petit gréement sur l'étrave, même si sa nature n'est pas très claire. Le type du gréement de proue du navire de la mosaïque de Kelenderis, compte tenu de sa position et de son apparente fragilité, est encore moins évident<fnref n="14" />. L'espar de l'étrave et son motif terminal ne sont donc pas liés à un élément décoratif – une hampe portant une oriflamme ou une tête d'animal – comme on aurait pu le penser au premier abord. Dès lors, le navire de la mosaïque de Kelenderis ne possède aucun élément de décoration contrairement aux bateaux du graffito de Corinthe et de la felouque des *Kellia* dont les mâts s'ornent d'oriflammes. Il est vrai que le jeu subtil de la polychromie du bateau lui-même suffit largement à l'effet décoratif de l'ensemble. ## LES EMBARCATIONS ANNEXES Les deux embarcations en remorque sont beaucoup plus simples et schématiques. Celle qui est remorquée à bâbord est une simple barque à deux bancs dont les extrémités, à la proue et à la poupe, sont pontées. Son extrémité avant, selon L. Casson, présenterait un tableau<fnref n="15" />. Aucun système de propulsion ni appareil de gouverne n'est figuré. Quant à l'embarcation remorquée sous voile à tribord, elle semble du même type que la précédente mais est nettement plus grande. Elle possède quatre bancs et ses extrémités sont pontées à la proue et à la poupe. Son gréement présente de nombreuses analogies avec celui du grand bateau bien qu'il soit plus schématique. On retrouve, notamment, le même mât à calcet en forme de crosse, dont la pointe avant porte une poulie, le même était avant et la même double drisse redescendant vers l'arrière. Mais surtout, on retrouve la bande de ris qui traverse la voile à l'horizontale dans sa partie supérieure mais qui est en biais par rapport à l'inclinaison de l'antenne. Neuf garcettes de ris sont ici visibles. Seule la géométrie de la voile est différente compte tenu du plus faible apiquage de l'antenne, à peine décentrée vers l'avant, et surtout du fait que sa partie inférieure n'est pas réduite. Du coup, la voile affecte une forme trapézoïdale plus prononcée avec notamment une chute avant importante qui reste néanmoins nettement plus petite que la chute arrière (environ 1/2). ## LE NAVIRE DE KELENDERIS ET LES NAVIRES DU GRAFFITO DE CORINTHE ET DU DIPINTO DES KELLIA Au cours de cette étude, nous avons vu que le navire de Kelenderis possédait plusieurs éléments en commun avec le bateau du graffito de Corinthe et celui des *Kellia*, comme le *xylokastron* et le calcet en crosse, pointe tournée vers l'avant, qui apparaissent comme autant de caractéristiques des navires byzantins. Outre la voilure principale sur laquelle nous reviendrons, il possède encore avec l'un ou l'autre de ces deux bateaux plusieurs points communs : mêmes batteries de bittes d'amarrage à l'avant du bateau de Corinthe et à l'avant et à l'arrière de celui des *Kellia*; même petit mâtereaue de proue à calcet en crosse que sur le bateau de Corinthe; même système d'implantation du mât et même appareil de gouverne que sur le bateau des *Kellia*. Manifestement, il appartient lui aussi à la marine byzantine des Ve-VIIe siècle, comme l'origine de la mosaïque pouvait le laisser supposer. Son type cependant est bien différent de celui de la felouque des *Kellia* qui, avec son étrave et son étambot droits et ses sabords de nage, est identifié par L. Basch comme étant un léger bâtiment de guerre (Basch 1991b). En revanche, on le rapprochera volontiers du bateau de Corinthe avec lequel il possède, en plus des éléments déjà soulignés, une carène de type « symétrique », avec une proue et une poupe convexe, assez semblable, bien que le bateau de Corinthe ait une forme en croissant plus prononcée. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit, à coup sûr de navires marchands sensiblement contemporains. On peut alors penser que le gréement du bateau de Corinthe dont la vergue, ou l'antenne, est abattue était aussi du même type. Mais c'est à l'évidence les similitudes entre le gréement et la voilure principale du navire de Kelenderis et ceux de la felouque des *Kellia* qui retiennent avant tout l'attention. On retrouve la même voile en position longitudinale enverguée sur une antenne légèrement décentrée sur l'avant et fortement apiquée et le même système de double drisse passant dans un calcet en crosse pour redescendre sur l'arrière et aboutir à un fort palan à deux moufles, les *tailles guinderesses*. Tous ces éléments sont caractéristiques du gréement latin et L. Basch n'hésite pas à qualifier la voile de la felouque des *Kellia* de voile latine « sans la moindre équivoque » (Basch 2001, p. 57). Cependant, la voile de Kelenderis n'est pas parfaitement triangulaire comme la voile latine classique. Elle possède encore une chute avant importante qui lui confère une forme trapézoïdale prononcée. Or, il est très vraisemblable qu'il en soit de même pour la voile des *Kellia* dont la partie avant n'est pas complètement désinée. Si l'on considère, en effet, l'orientation de la bordure <footnote n="14">14. On aurait pu penser à identifier cet espar à un *dastûr*, sorte de bout-dehors caractéristique des voiles arabes et qui servait à avancer à l'extrême le point d'amure de la voile et à l'orienter (cf. Basch 2001, p. 65-68), mais la forme de la voile principale qui ne dépasse pas l'étrave et la position de l'espar dont l'extrémité est au-dessus du point d'amure de l'antenne l'interdisent.</footnote> <footnote n="15">15. Casson 2006. Sur les bateaux à tableau de proue, voir notamment Boetto 2009, 2014 ; Boetto, Poveda 2014.</footnote>
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<figure><img src="image_9.png" /><figcaption>Fig. 8: Dipinto d'un bateau à voile latine trapézoïdale provenant d'une maison d'Alexandrie (fin du vᵉ s.) (Basch 1993).</figcaption></figure> inférieure de la voile, celle-ci ne rejoint pas l'extrémité avant de l'antenne et l'on peut admettre la présence d'une chute avant. On serait alors en présence, ici aussi, d'une voile trapézoïdale et non pas d'une voile latine classique comme le pense L. Basch. Un autre exemple de voile trapézoïdale avec une petite chute avant est donné par un *dipinto* de bateau tracé sur le mur d'une maison d'Alexandrie de la fin du VIᵉ siècle<fnref n="16" /> (fig. 8). En revanche, la différence essentielle entre les voilures des navires de Kelenderis et des *Kellia* tient dans la présence, sur la voile de Kelenderis, de bandes de ris dans la partie supérieure et inférieure de la voile. Ces bandes de ris, notamment la bande supérieure disposée en biais, renvoient indiscutablement, là encore, à un gréement latin. Elles n'ont plus rien à voir avec le système de cargues du gréement carré antique dont le souvenir est peut-être rappelé par le quadrillage de la voile de la felouque des *Kellia*<fnref n="17" />. La représentation de telles bandes de ris est tout à fait exceptionnelle et, à ma connaissance, il s'agit là de la plus ancienne attestation de ces manœuvres<fnref n="18" />. Leur présence implique un gréement latin déjà évolué, fruit d'une longue tradition et d'une longue pratique, quand on sait les difficultés et le danger, souligné par R. Burlet, d'une prise de ris antenne en l'air (Burlet 1988). C'est pourquoi, la manœuvre avait lieu généralement après avoir amené l'antenne sur le pont. C'est peut-être aussi pour pallier ces inconvénients que l'on a adopté sur le navire de Kelenderis une bande de ris disposée horizontalement dans la partie inférieure de la voile comme le permet la forme trapézoïdale de la voile. Cette disposition sera en fait une caractéristique de cette forme particulière de voile latine, précisément pour faciliter la prise du premier ris, et est encore en usage de nos jours<fnref n="19" />. Ainsi, avec le navire de la mosaïque de Kelenderis, on se trouve en présence, dans la première moitié du Ve siècle ap. J.-C., d'un navire byzantin muni indiscutablement d'un gréement latin déjà très évolué et possédant pratiquement tous les éléments caractéristiques de la voile latine, notamment dans le gréement dormant et le gréement courant. Seule la géométrie de la voile de forme trapézoïdale – même si elle peut affecter une forme pratiquement triangu laire lorsque la partie inférieure de la voile est réduite – interdirait de parler de «voile latine» *stricto sensu*. Pour autant, on se gardera bien de parler de «voile arabe» comme sa forme trapézoïdale pourrait y inviter. Compte tenu de la datation de la mosaïque, cela n'aurait aucun sens et constituerait un anachronisme. En outre, L. Basch a montré très justement qu'il n'y avait guère de relation entre la voile latine méditerranéenne et la voile arabe de l'Océan Indien<fnref n="20" />. La voile trapézoïdale du navire de Kelenderis est souvent appelée «voile de mistic» par référence à un type de navire moderne méditerranéen portant ce gréement (Beaudouin 1990, p. 31). Cependant, toujours par souci d'éviter tout anachronisme, on préférera parler de «voile latine orientale», par référence à son origine de Méditerranée orientale, comme le propose F. Beaudouin (Beaudouin 1990, p. 27)<fnref n="21" />. Par rapport à la voile latine triangulaire classique, la voile latine trapézoïdale est d'un maniement plus simple qui cependant n'autorise pas autant de réglages. Elle ne possède ni *davant* ni *orse poupe* et de ce fait s'amure à poste fixe. Il est dommage, le point d'amure étant masqué, que l'on ne puisse pas vérifier ce détail important et caractéristique sur le navire de Kelenderis. Ainsi, par sa datation dans la première moitié du Ve siècle et par ses caractéristiques, le navire de la mosaïque de Kelenderis apporte des données nouvelles et fondamentales au dossier de la famille des voiles latines et de leur origine méditerranéenne<fnref n="22" />. ## LE « PROCESSUS D'AURICISATION » Antérieur d'environ deux siècles à la felouque des *Kellia*, qui restait à ce jour le plus ancien témoignage assuré d'une voile de type latin en Méditerranée, il confirme de façon indisputable l'origine purement méditerranéenne de la voile latine et son indépendance par rapport à la voile arabe originaire de l'Océan Indien démontrée par L. Basch. <footnote n="16">16. Basch 1993, fig. 23. Le rapprochement est d'autant plus intéressant que le bateau possède la même implantation du mât à l'aide d'étais verticaux.</footnote> <footnote n="17">17. Pour autant, il est peu probable que l'on ait encore un système de cargues sur la voile du bateau des *Kellia*, ce système étant peu compatible avec une voile axiale asymétrique.</footnote> <footnote n="18">18. Jusqu'à présent de telles bandes de ris ne semblaient pas être en usage en Méditerranée avant le xviᵉ s. La plus ancienne représentation jusqu'alors connue provenait du domaine atlantique et était fournie par le navire du sceau de La Rochelle (v. 1200) qui porte une voile carrée avec trois bandes de ris. Je dois ces renseignements à mon ami Eric Rieth que je tiens à remercier.</footnote> <footnote n="19">19. La présence de bandes de ris horizontales situées dans la partie inférieure de la voile, souvent associées à des bandes de ris courant en biais dans la partie supérieure, est une caractéristique de ce gréement latin trapézoïdal, que l'on trouve notamment sur les *mistics* (cf. p. ex. le mistic la *Vierge des Carmes*, par Nicolas Camillieri (déb. xixᵉ s.) (Cadoret et al. 2009, p. 204). On retrouve encore aujourd'hui, sur le *Ville-de-Fréjus*, pointu construit par R. Autiéro, la même disposition des bandes de ris associées à une voile latine trapézoïdale à chute avant: en haut, une bande de ris en biais qui se termine «à rien» du quart; en bas, une bande de ris horizontale, parallèle à la bordure inférieure de la voile (Vigne 1994; Huet et al. 2004, p. 31).</footnote> <footnote n="20">20. Basch 2001. Bien que la Méditerranée ait connu la voile latine triangulaire et la voile latine trapézoïdale que l'on ne confondra pas pour autant avec la voile arabe, contrairement à ce que laisse entendre E. Rieth (2016), ce dernier reprend à juste titre l'idée que la Méditerranée et l'Océan Indien ont constitué deux espaces maritimes indépendants sur le plan nautique. J'étais arrivé à la même conclusion concernant les techniques de construction navale et notamment les systèmes d'assemblage par liga- tures (Pomey 2011).</footnote> <footnote n="21">21. Sur la question de la terminologie cf. Whitewright 2009.</footnote> <footnote n="22">22. L. Basch (1997, 2001) a réuni un important et très complet dossier sur cette question avant la découverte de la mosaïque de Kelenderis. On lira aussi avec intérêt son étude sur les bateaux coptes (Basch 1993). Voir plus récemment Polzer 2008; Whitewright 2009, 2011.</footnote>
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<figure><img src="image_10.png" /><figcaption>**Fig. 9:** Schéma du processus d'auricisation permettant de passer d'une voile carrée à une voile triangulaire axiale, type voile latine. (Dessin R. Roman, Aix Marseille Univ, CNRS, Minist Culture & Com, CCJ, Aix-en-Provence, France).</figcaption></figure> Par la forme de sa voilure, trapézoïdale, il confirme que la voile latine trouve bien son origine dans l'auricisation de la voile carrée antique, comme l'ont affirmé plusieurs auteurs<fnref n="23" />. Mais par son degré d'évolution très avancé, notamment par la présence de bandes de ris, il montre que ce processus d'évolution est déjà engagé depuis longtemps et que la pratique du gréement latin, c'est-à-dire comportant une voile longitudinale asymétrique enverguée sur une antenne apiquée avec les agrès correspondant, bénéficie déjà d'une longue expérience acquise au cours d'une période de « stabilisation technique » (Whitewright 2011, p. 98-99). Comme l'a démontré F. Beaudouin (1990, p. 27-31), et pour reprendre son expression, le «processus d'auricisation» de la voile carrée a pour origine la manœuvre longitudinale de la voile qui conduit à la modification de la position du mât (déplacement ou inclinaison), au décentrage du point de drisse et à la déformation de la géométrie de la voile qui devient asymétrique. Le problème réside alors dans la nécessité d'ajuster le centre de voilure au centre de dérive latérale. Compte tenu de l'importance du plan de dérive de l'appareil de gouverne des navires antiques, l'une des solutions est alors le basculement de la voile à la géométrie modifiée par l'apiquage de la vergue qui a pour effet de reculer le centre de voilure. Ce sont ces modifications, qui peuvent se manifester indépendamment les unes des autres comme le rappelle F. Beaudouin, qui vont donner naissance, une fois adoptées et fixées, à la voile latine. Ce processus d'auricisation s'accompagne, en outre, d'une profonde modification des différents agrès courants et dormants qui servent à manœuvrer la voile et que la pratique va finir par imposer<fnref n="24" />. L. Basch a montré, à travers des exemples de graffiti de Délos, que l'apiquage de la vergue était déjà pratiqué au moins dès le IIe siècle av. J.-C. Le célèbre texte d'Aristote (ou plutôt du Pseudo-Aristote), *Mechanica*, 851 b, qui décrit la manœuvre que l'on doit faire lorsque l'on veut poursuivre sa route par vent défavorable et qui consiste à brasser la vergue pour l'amener en position axiale, puis à carguer la voile dans sa partie arrière, constitue à l'évidence un bel exemple de processus d'auricisation tel que décrit par F. Beaudouin. <footnote n="23">23. Voir par exemple : Casson 1966, 1971, p. 276-277; Adam 1970; Beaudouin 1990, p. 27-31; Basch 1997, 2001; Pomey 1997a, 1997b; Polzer 2008.</footnote> <footnote n="24">24. Sur l'importance de l'évolution des agrès qui accompagne l'évolution de la géométrie de la voile en raison de nouvelles pratiques, cf. Whitewright 2009, 2011.</footnote>
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En effet, la voile supposée carrée est brassée pour venir en position longitudinale et sa géométrie est modifiée pour devenir triangulaire. Or, explique Aristote, cette manœuvre a pour but de rendre au gouvernail toute son efficacité en utilisant la mer comme point de levier. C'est là un détail important, sur lequel insiste F. Beaudouin mais rarement souligné dans l'analyse de ce texte. Il vient confirmer que l'on est en présence d'une manœuvre d'auricisation qui a pour objectif d'ajuster le centre de voilure au centre de dérive latéral. Or, sur les navires antiques, ce dernier centre était directement dépendant du gouvernail latéral du fait de leur surface importante. C'est bien cette particularité que souligne Aristote en insistant sur la relation existant entre la modification de la voilure et l'efficacité du gouvernail. Contrairement à la lecture de L. Basch, qui voit dans l'opération une simple manœuvre de cap courante<fnref n="25" />, on est ici en présence d'une question théorique – comment naviguer contre le vent ? – qui se traduit par un problème mécanique dont la solution est dans la transformation de la géométrie de la voilure mise en position longitudinale. Pour que la manœuvre soit efficace, il faudrait aussi que la vergue soit apiquée pour reculer le centre vélique. Il est vrai que cette opération n'est pas décrite explicitement par Aristote – sans doute était-elle implicite et induite par la manœuvre élémême – mais elle est dans la logique de la solution mécanique proposée. Un passage du roman d'Achille Tatius, *Leucippé et Clitophon* (3.1.1), datant vraisemblablement du IIe siècle ap. J.-C., décrit à son tour la même manœuvre (Casson 1971, p. 276-277 ; Rougé 1978, p. 273-276). Pour L. Casson, la transformation de la voile carrée en voile triangulaire axiale au cours des manœuvres décrites par Aristote et Achille Tatius, serait à l'origine de la voile latine selon une interprétation que j'ai moi-même suivi en l'illustrant le plus précisément possible<fnref n="26" /> (fig. 9). Qu'il s'agisse de la manœuvre décrite par Aristote et Achille Tatius ou des navires des graffiti de Délos, on ne peut pas encore parler de voile latine: la voile est carrée et les agrès sont ceux du gréement carré (bras, cargues et écoutes essentiellement). Mais dans tous ces cas, nous sommes bien en présence d'un processus d'auricisation. Et c'est très vraisemblablement dans ce processus, entamé depuis longtemps dans certaines circonstances, qu'il convient de chercher l'origine de la voile latine méditerranéenne. Il reste un dernier point à éclaircir, celui de l'apparition de la voile latine purement triangulaire. Nous avons vu que sur la mosaïque de Kelenderis la voile est encore trapézoïdale et qu'il en était sans doute de même sur la felouque des *Kellia*. À ces deux documents, on peut aussi ajouter le *dipinto* d'Alexandrie de la fin du VIe siècle que nous avons déjà évoqué, et vraisemblablement la stèle funéraire d'Alexandre de Milet (IIe s. ap. J.-C., aujourd'hui au Musée archéologique du Pirée). Le gréement du petit bateau qui figure sur cette stèle a souvent été interprété comme un exemple de voile latine orientale dont il serait le plus ancien témoignage (fig. 10)<fnref n="27" />. J. Whitewright, tout en admettant la présence d'une voile latine trapézoïdale (*settee sail*), est le seul à avoir noté l'absence de toute représentation d'agrès caractéristiques de ce gréement et en déduit qu'il s'agirait d'une représentation précoce du gréement latin antérieure à la standardisation du gréement et de ses manœuvres (Whitewright 2009, p. 102). Cependant cette interprétation du gréement du bateau de la stèle d'Alexandre de Milet repose sur la présence d'une vergue curviligne fortement inclinée sur l'avant et sur les deux lignes verticales qui descendent des extrémités de la vergue et qui figureraient les bords de chute de la voile. En revanche, on notera que la bordure de fond de la voile n'est pas représentée. Dès lors, les lignes verticales descendent des extrémités de la vergue pourraient être, tout aussi bien, les bras de manœuvre de la vergue d'un gréement carré. L'inclinaison du mât, et la position fortement apiquée de la vergue et sa forme curviligne seraient alors dû à la contrainte du champ décoratif qui affecte dans sa partie supérieure une forme en arc de plein cintre<fnref n="28" />. Dès lors, si l'interprétation du gréement du bateau de la stèle d'Alexandre de Milet comme étant une voile latine orientale reste très possible, il ne peut pour autant constituer un document indiscutable. On peut penser que la réduction de la voilure latine orientale trapézoïdale qui devait s'effectuer par le bas, comme on le voit sur la mosaïque de Kelenderis, est un processus qui aurait pu conduire à l'adoption de la voile latine triangulaire. Mais L. Basch fournit l'exemple d'un *dipinto*, figuré dans un hypogée de la nécropole d'Anfouchi à Alexandrie, représentant une petite embarcation munie d'une pure voile latine triangulaire qu'il date probablement du Ier siècle av. J.-C., voire « pas au-delà du règne d'Auguste » (fig. 11)<fnref n="29" />. Malheureusement, si l'interprétation est indiscutable, la datation reste incertaine. Quoi qu'il en soit, il s'agit manifestement d'une petite embarcation légère et il y a tout lieu de penser, que la voile latine triangulaire soit d'abord apparue sur de petites embarcations avant d'être adoptée sur des unités plus importantes. Le problème serait donc plus complexe et moins linéaire que l'on aurait pu le penser et l'on aurait en somme une double évolution: l'une concernant des petites embarcations et la voile latine triangulaire; l'autre intéressant des navires plus importants et la voile latine orientale trapézoïdale. Evolutions parallèles et non exclusives puisqu'aux Ve et VIe siècles et sans doute encore au VIe, la voile latine orientale reste encore largement en usage notamment sur les bâtiments byzantins d'une certaine importance comme le navire de Kelenderis ou la felouque des Kellia. Cependant, ce développement de la voile latine orientale n'est pas sans soulever de nombreuses interrogations. Alors qu'elle semble avoir atteint un degré d'évolution important dont témoigne la présence des bandes de ris, à la fois horizontale dans le bas de la voile et oblique dans sa partie <footnote n="25">25. Basch 1997, p. 216-217; 2001, p. 58-60. Une telle manœuvre de mise à la cap courante aurait peu d'intérêt du point de vue théorique et purement mécanique dans lequel se place Aristote.</footnote> <footnote n="26">26. Casson 1971, p. 276, n. 24, fig. 188; Pomey 1997a, p. 97-99; 1997b, p. 80-82. On pourra objecter que les balancines figurées sur les dessins (cf. *supra* fig. 9) n'étaient pas en usage à l'époque d'Aristote puisqu'elles n'apparaîtront sur les navires gréco-romains qu'au cours du IIe s. av. J.-C. Si elles figurent, c'est parce que le navire pris pour modèle est le navire des *Laurons II*, dont l'état de conservation exceptionnel de la coque et la présence du massif d'emplanture (Gassend *et al.* 1984) permettait de calculer avec précision le centre de dérive et le centre de voilure. Or à l'époque de ce navire (IIIe s. ap. J.-C.), les gréements carrés comportaient des balancines. Rappelons que sur les petites unités, les balancines ne sont pas indispensables à l'apiquage de la vergue et que, sur certains graffiti de Délos, les vergues apiquées en sont dépourvues (Basch 1989, 2001).</footnote> <footnote n="27">27. Casson 1966, fig. 4; 1971, p. 244 et fig. 181; Baudoin 1990, p. 31. Je tiens à remercier ici Katerina Dellaporta pour m'avoir fourni des photographies inédites de ce relief.</footnote> <footnote n="28">28. L. Basch (1997, p. 219; 2001, p. 61-62) interprète de cette façon la vergue du bateau de la stèle d'Alexandre de Milet, mais considérant les lignes verticales comme les bords de chute de la voile, il voit dans cette dernière une voile au tiers qui n'existant pas dans l'Antiquité serait une erreur de l'artiste due à des raisons esthétiques.</footnote> <footnote n="29">29. Basch 1987, fig. 1084; 1989, fig. 8; 1993, fig. 22; 1997, fig. 11; 2001, fig. 9. La datation repose sur l'analogie de style avec des *dipinto* voisins représentant des navires de type hellénistique. Pour une datation au plus tard sous Auguste, cf. Basch 1991b, p. 10. On ne retiendra pas, en revanche, le graffito représentant un bateau à voile latine triangulaire qui figure sur un fragment de tuile provenant de Thasos (Casson 1966, p. 58, fig. 5; 1971, fig. 180; Polzer 2008, p. 245, fig. 20). L'origine précise et la date de ce graffito restent en effet inconnues et une datation tardive à l'époque byzantine apparaît très probable (Rougé 1978, p. 275; Basch 1997, p. 219; 2001, p. 62).</footnote>
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<figure><img src="image_11.png" /><figcaption>Fig. 10: Stèle d'Alexandre de Milet (iª s. ap. J.-C., Musée archéologique du Pirée) (Photo K. Dellaporta).</figcaption></figure> supérieure, cette voile disparaît ensuite de la documentation, et notamment de l'abondante iconographie byzantine, jusqu'à l'époque moderne. Il semble même qu'il faille réinventer certains aspects techniques comme la bande de ris supérieure oblique qui ne réapparaîtra que plus tard dans la seconde moitié du XVIIᵉ. S'agit-il d'un problème de sources et d'un effet des lacunes de notre documentation, ou d'un problème de « régression technique », suivi d'une réintroduction de ce type de gréement – par une éventuelle influence de la voile arabe, originaire de l'Océan Indien – et une réinvention technique ? La question reste posée et montre que les problèmes soulevés par la famille des voiles latines, et notamment de la voile latine orientale, sont loin d'être totalement résolus<fnref n="30" />. ## LES STEREOMETRICA (II, 48-49) Arrivé à ce stade de la discussion, il convient de verser au dossier un nouveau document, non pas inédit, mais jusqu'à présent totalement ignoré du point de vue nautique. Il s'agit d'un passage des *Stereometrica* d'Héron d'Alexandrie concernant une formule simple permettant de calculer le nombre de pièces de toile de dimensions connues entrant dans la confection d'une voile dont on connaît deux des côtés. Ce qui revient à en calculer la surface. *Stereometrica* (II, 48-49): 48 Πῶς δεῖ ὀθόνας ἐκμετρεῖν εἰς ἄρμενον. ἔστω ἱστός, οὖν τὸ μὲν ὑποκέρας ποδῶν πᾶ, βάθος ποδῶν ὑεύρεῖν, πόσα ὀθόνια ἐμπεσοῦνται εἰς τὸ ἄρμενον ἐχούσης τῆς ὀθόνης τὸ μὲν μῆχος ποδῶν δ, τὸ δὲ πλάτος ποδῶν ὠ. ποίει οὖτως· τὰ ὁ ἐπὶ τὰ δ' γίνονται ἰβ. ταῦτα τετράχις· γίνονται μη. καὶ τὰ πᾶ ἐπὶ τὰ ν' γίνονται ,δ. τούτων τὸ μη΄ γίνονται πῦ γ΄. τοσαῦτα ἀπέρχεται ὀθόνια. 49 Ἄλλως τὸ αὐτό. τὰ ὑ ἐπὶ τὰ π' γίνονται ,δ· ὕν δ' γίνονται ,α. καὶ ποιῶ τοὺς ὑ ἐπὶ τοὺς δ· γίνονται πόδες ἰβ. λαμβάνω τῶν ,α ὁ το ἰβ' γίνονται πῦ γ΄. φανερόν. (texte établi par Heiberg 1976, p. 128). Traduction : 48. Comment mesurer la toile destinée à une voile. Soit un gréement dont l'antenne est de 80 pieds, la profondeur de 50 pieds; pour trouver combien de pièces de toile peuvent entrer dans la voile, sachant qu'une pièce a 4 pieds de hauteur et 3 pieds de largeur, faire ainsi : 3 par 4 donne 12 ; ce résultat multiplié par 4 donne 48 ; 80 par 50 donne 4000 ; ce résultat divisé par 48 donne 83½. C'est le nombre de pièces de toile qui convient. 49. De même, d'une autre façon : 50 par 80 donne 4000; divisé par 4 cela donne 1000; je fais ensuite 3 par 4, cela donne 12 pieds [carrés]; je prends 1000 que je divise par 12, cela donne 83½. Ce qui est évident. Soit, en résumé : 3 x 4 = 12 ; 4 x 12 = 48 ; 80 x 50 = 4000 ; 4000/48 = 83½ ; ou encore : 50 x 80 = 4000 ; 4000/4 = 1000 ; 3 x 4 = 12 pieds ; 1000/12 = 83½. On notera que si le terme ἄρμενον désigne ici la voile, ἱστός se rapporte au gréement qui porte la voile. Quant à ὑποκέρας, il est l'équivalent de κέρας et désigne l'antenne supportant la voile, ou plus précisément le bord d'envergure de cette dernière, c'est-à-dire son grand côté<fnref n="31" />. Quant à la profondeur, βάθος, elle peut correspondre aussi bien à la hauteur qu'à la largeur de la voile. En outre, le texte de l'édition Teubner est accompagné d'un dessin représentant un mât avec une voile latine triangulaire en forme de triangle rectangle (fig. 12). ## CALCUL DE LA SURFACE DE LA VOILE Selon la formule des *Stereometrica*: on calcule tout d'abord la surface d'une pièce de toile entrant dans la confection de la voile, <footnote n="30">30. Là encore, je tiens à remercier Eric Rieth pour avoir attiré mon attention sur ces questions.</footnote> <footnote n="31">31. Je tiens à remercier Mme Micheline Decorps-Foulquier, professeur émérite à l'Université de Clermont-Ferrand, MM. Philippe Fleury, professeur à l'Université de Caen, et Jean-Yves Guillaumin, professeur à l'Université de Franche-Comté, spécialistes des textes scientifiques grecs et d'Héron d'Alexandrie, pour leurs conseils avisés et leurs remarques précieuses sur l'établissement du texte et sa traduction ainsi que M. Antoine Hermary, professeur émérite à l'université d'Aix Marseille, pour avoir bien voulu relire le texte grec. Pour le vocabulaire, voir aussi Casson 1971, p. 232, n. 35 et p. 233.</footnote>
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Sciences humaines et arts
W3022891188
À propos de la voile latine : la mosaïque de Kelenderis et les Stereometrica (II, 48-49) d’Héron d’Alexandrie
Patrice Pomey
2017
10.4000/archaeonautica.411
fr
cc-by
Sciences humaines et sociales
Archaeonautica
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<figure><img src="image_12.png" /><figcaption>Fig. 11: a – Dipinto d'Anfouchi représentant une petite embarcation à voile latine (v. *i*er siècle av. J.-C., Alexandrie) (Photo A. Pelle, CEAlex, CNRS). b – Relevé du dipinto d'Anfouchi (v. *i*er siècle av. J.-C., Alexandrie) (Dessin L. Basch).</figcaption></figure> <figure><img src="image_13.png" /></figure> soit $3 \times 4 = 12$ pieds²; puis on calcule la surface du rectangle construit sur les deux dimensions de la voile, soit $50 \times 80 = 4000$ pieds²; enfin, cette surface est divisée par 4 fois la surface d'une pièce de toile, soit $4000 / (4 \times 12) = 83 \frac{1}{3}$ (83,333). La question est de savoir pourquoi la formule d'Héron passe par le rectangle construit sur les deux dimensions connues de la voile, puis par sa division par un facteur $4^{32}$. À l'évidence, il ne peut s'agir d'une voile rectangulaire puisqu'il suffirait alors de diviser la surface du rectangle par celle des pièces de toile. La division supplémentaire par 4 n'aurait de fait aucun sens. Il ne peut guère plus s'agir d'une voile en forme de triangle rectangle, comme le suggère le dessin accompagnant le texte de l'édition Teubner, puisque, dans ce cas, il suffirait de diviser la surface par 2 et non par 4. On en déduira que le dessin d'illustration du texte a été vraisemblablement corrompu par les copistes<fnref n="33" />. Cette incompatibilité entre le texte et son illustration a été relevée par Heiberg (1976, p. 128, n. **) qui suggère une autre forme de voile avec un bord de fuite curviligne dont le calcul de la surface serait alors empirique. On notera que ce dernier type de voile dont il donne le schéma (fig. 13) n'est pas attesté dans l'Antiquité, ni à l'époque byzantine, ni au Moyen Âge. Cette solution ne peut donc être retenue. La seule possibilité est qu'il s'agit d'une voile triangulaire quelconque (triangle scalène) avec un grand côté d'une longueur de 80 pieds correspondant au bord d'envergure, côté antenne, et un côté de 50 pieds correspondant à la « profondeur ». Notons que cette profondeur peut correspondre aussi bien au bord de chute de la voile et dans ce cas indiquer sa hauteur, comme elle peut correspondre au bord de fond et indiquer sa largeur. Dès lors, connaissant la surface du triangle par la formule des *Stereometrica* qui est égale à 1 000 pieds², il est facile de calculer la longueur du troisième côté qui est alors de 44,40 pieds. La formule consiste donc à diviser par 4 le rectangle construit sur les deux longueurs principales de la voile. Ce qui est facile à obtenir en divisant le rectangle par ses deux diagonales. On obtient ainsi 4 triangles isocèles de surface égale correspondant bien au ¼ de la surface totale (surface rectangle $50 \times 80 = 4000$ pieds²; ¼ surface = surface des triangles $= 1000$ pieds²). Deux de ces triangles isocèles ont bien une base de 80 pieds mais leurs deux côtés égaux mesurent alors 47,17 pieds (fig. 14). On voit que pour une même surface et une même base, la différence entre les deux autres cotés du triangle d'origine et des triangles isocèles obtenus par la division par 4 est très faible : 47,17 pieds au lieu de 50 p. et 44,40 p. Soit une différence par défaut de 2,83 pieds dans un cas et par excès de 2,77 pieds dans l'autre. Ce qui correspond à 0,94 % des longueurs des côtés du triangle d'origine, ce qui est tout à fait acceptable<fnref n="34" />. On le voit, la formule est d'une grande simplicité – et donc facile <footnote n="32">32. Je tiens aussi à remercier Pierre Poveda, Ingénieur de recherche CNRS au Centre Camille Jullian, pour m'avoir aidé à élaborer la solution graphique de ce problème.</footnote> <footnote n="33">33. Selon Heiberg 1976, *Prolegomena*, IV, toutes les figures viennent du manuscrit du Vieux Sérail (*Seragliensis gr. 1*), codex (S) de Constantinople, *Constantinopolit. palatii veteris n° 1*, du xᵉ-XIᵉ s. Voir aussi Vitrac 2010.</footnote> <footnote n="34">34. On aurait aussi pu penser à une voile en forme de triangle isocèle du type *sipharos/suparum*, située en tête de mât au-dessus de la vergue de la voile carrée principale, et caractéristique des grands navires alexandrins (Casson 1971, p. 241-242). Mais dans ce cas, la formule ne s'applique pas. La surface du triangle isocèle</footnote>
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